KNECHT JACQUES ET RENE - Deux destins tragiques

lundi 8 septembre 2008 par Nicolas Mengus

Aucun traité n’ayant réglé la question de l’Alsace-Moselle après l’armistice du 22 juin 1940, le régime nazi procéda à une annexion déguisée dont la conséquence la plus grave fut l’incorporation de force. Parmi les morts et disparus, les fils de la famille Knecht, de Strasbourg-Robertsau : René, 19 ans, et Jacques, 21 ans, fusillé en Bavière, après avoir s’être battu avec la Résistance en Ardèche.

« J’avais 5 ans quand des gens en uniforme sont arrivés à la maison » se souvient Jacqueline Knecht-Mosser, une Strasbourgeoise habitant à la Robertsau, le berceau de la famille Knecht. « On m’a fait sortir de la maison et d’aller jouer dehors... J’ai alors entendu le cri de ma mère. Ce cri... Quelque chose qui m’est resté dans les oreilles ».

Joséphine, née Hengy, vient d’apprendre que son fils Jacques, incorporé de force à 18 ans, ne reviendrait plus : « Elle n’avait pas de nouvelles de lui depuis longtemps, mais l’espoir était toujours là. Ma mère allait à la gare ou à Kehl, quand ils (les Alsaciens incorporés de force) arrivaient, elle leur montrait la photo... ».

En mai 1945, la famille reçoit une lettre du curé de Manching zur Ingolstadt, Otto Frey, qui avait assisté Jacques dans ses derniers jours à la prison. Il écrit en allemand : « Peut-être saviez-vous que votre fils était tombé dans les mains des nazis. En novembre, il fut condamné à mort pour désertion et espionnage. Le 21 février 1945, le jugement a été exécuté (...) Jacques reçut les saints sacrements avec une grande dévotion et s’achemina vers la mort dans l’esprit d’être le martyr d’une idée folle. Il s’est soumis à la sentence avec courage et calme émus) ».

L’épilogue du parcours d’un jeune Strasbourgeois oublié de l’histoire, interné durant 7 mois dans des prisons allemandes, décoré à titre posthume de la croix de Guerre avec palme et de la médaille de la Résistance.

De la Kommandantur de Tournon à la Résistance

La famille Knecht et ses quatre enfants fut évacuée en 1939 de Strasbourg en Dordogne : « Je suis née à Sigoulès en 1940 », explique Jacqueline, « D’ailleurs dans ma classe, à l’école de la Robertsau après guerre, presque personne n’était né à Strasbourg et c’était toujours des noms de ville différents qu’on entendait ! ».
Charles, le fils aîné, employé à la SNCF, vit à Lyon, « c’est comme ça qu’il s’en est sorti ». Pendant l’Évacuation, la famille avait été bien accueillie : « Mais mes parents voulaient revenir chez eux, à la Robertsau. En famille, on parlait alsacien, c’était fondamental : mes parents voulaient plus rien d’autre... ils avaient changé quatre fois de nationalité. »

Une fois revenus en Alsace, les Knecht mesurent le changement, même si le père retravaille à la papeterie. Raymond, le plus jeune fils, est inconscient du danger : « A 15 ans, il a pris le train jusqu’à Schirmeck avec des copains : ils voulaient délivrer le camp ! Heureusement des gens les ont dissuadés ! ». Pourquoi a-t-il formé ce projet fou ?
« Comme Jacques avait déserté de la Wehrmacht et que Charles était à Lyon, on était sur la liste pour monter au Struthof », explique Jacqueline. « Les gendarmes allemands avaient dit avaient dit à mes parents : »Ou vos fils se présentent ici ou c’est vous qui allez au Struthof...« . Finalement, »les papiers étaient prêts, mais ma mère connaissait la femme du commissaire de la Robertsau, elle est allée la voir à la gendarmerie, rue Boecklin, et c’est ça qui leur a sauvé la vie".

En 1943, Jacques Knecht, 18 ans, est incorporé de force dans la Wehrmacht. La famille garde toujours ses lettres, forcément écrites en allemand et soumises à la censure : « Il nous a d’abord écrit de Pologne. Puis il a été ramené en France pour être traducteur-interprête à la Kommandatur de Tournon, prés de Lyon ». Jacqueline n’avait que trois ans mais de son grand frère, dont le prénom est proche du sien, elle dit avoir « gardé des flashes, de quand il est revenu en permission... ». Ce qu’elle sait appartient à l’histoire familiale, elle qui a grandi dans une ambiance de grande tristesse : « Quand ma mère venait me chercher à l’école, elle faisait plus vieille que son âge, elle était toujours habillée en noir et pleurait souvent ».

Ci-contre : Jacques Knecht, incorporé de force dans la Wehrmacht en 1943 à 19 ans et mort en héros de la Résistance.

A la Kommandantur, Jacques a du entendre parler de la Résistance : « On sait par ses lettres qu’il voulait d’abord retrouver son frère aîné à Lyon et qu’il n’a pas réussi. On suppose qu’il a ensuite eu des informations sur la Résistance lors des interrogatoires de prisonniers. ». Mais comment s’est-il échappé de son poste ? A-t-il libéré des prisonniers qui lui ont donné des habits civils ? Ce qui est certain, et attesté par des documents de l’armée française, c’est qu’entre avril et juillet 1944, Jacques Knecht (Jackie dans la Résistance) avait rejoint les F.F.I. dans la commune du Cheylard.
‘« Mes parents n’ont jamais voulu aller là bas, ni personne de la famille. Je suis la seule ». Jacqueline, avec son mari François, a réussi à surmonter sa douleur, « il y a deux ans seulement ». Le couple a reçu un excellent accueil de l’association* qui s’occupe de restaurer le château de la Chèze. Celui là même où les résistants ont été encerclés par les Allemands lors d’une bataille les 5 et 6 juillet 1944.

Le 27 juillet 44, le lieutenant Perrin dit Basile, commandant une compagnie F.F.I. de l’Ardèche, certifie que Jacques Knecht, « cité à l’ordre de la région FTPF Ardèche lors d’un combat à Douce-Plage prés de Tournon » a disparu lors de la bataille du Cheylard : « Soldat d’un courage allant jusqu’à l’héroïsme, a participé à de nombreuses expéditions et combattu dans la vallée du Rhône. Après avoir combattu toute une journée côte à côte avec son lieutenant lors d’une attaque allemande au Cheylard, a été encerclé par l’ennemi. Porté disparu, les cadavres mutilés n’ont pu être identifiés (...). La France, l’Alsace peuvent être fiers de tels fils ».

Un autre gradé, l’adjudant Delvecchio écrit en 1953 : « Après nous avoir rendu divers services tout en conservant son poste à la Wehrmacht, Knecht rejoignait un corps francs à Lamastre. Après divers engagements contre les Allemands à Douce-Plage, Jacky tombait à mes côtés en même temps que Roger Davion, de l’Isère. Laissé pour mort au cours de cet engagement, son corps ne fut pas retrouvé lors du repli de l’Afrika Korps ». Et pour cause ! « J’apprends que mon camarade , grièvement blessé, fut emmené par les Allemands, puis déporté et fusillé ». Le courrier du curé bavarois à la famille du jeune Strasbourgeois confirma ceci. Longtemps après et grâce à ce prêtre qui s’était occupé du corps, la famille fit rapatrier le cercueil au cimetière de la Robertsau. Jacques Knecht y repose dans la tombe familiale, loin des honneurs rendus à d’autres jeunes résistants comme Guy Môquet.

Quand à son frère René, porté disparu sous l’uniforme allemand en Hongrie, il avait écrit à sa famille peu de jours avant sa probable mort, le 5/10/44, en commençant sa lettre par « Erde », quelque part « sur la terre », ignorant où le destin l’avait amené.


Ci-dessus : A la Robertsau, les deux frères ont désormais une rue à leur nom.

Texte établi par Marie Brassart-Goerg, d’après son article paru dans les « Dernières Nouvelles d’Alsace » du 22.8.2008


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