Trois questions à Jean-Laurent Vonau

L’Allemagne d’aujourd’hui nie-t-elle le crime de l’incorporation de force ?

Propos recueillis par Nicolas Mengus

mercredi 15 mars 2017 par Nicolas Mengus

De nombreux documents officiels (archives du Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains à Caen, cartes de rapatriement, statuts de l’Association des Déserteurs, Evadés et Incorporés de Force du Bas-Rhin, etc.) attestent que l’incorporation de Français dans la Wehrmacht et la Waffen-SS est une « déportation militaire ». Pourquoi n’est-elle plus considérée comme telle de nos jours ?

La dénomination de « déporté militaire » ne correspondait pas exactement à la situation. Un déporté a un statut particulier qu’on lui a conféré pour les pensions, les accès à la retraite, etc. On ne pouvait pas calquer le cas des incorporés de force sur celui des individus qui avaient été incarcérés dans les camps de concentration. En effet, un déporté est privé de liberté, alors qu’un incorporé de force est certes privé de sa liberté d’être un militaire de tel ou tel pays, mais il n’est pas privé d’une certaine liberté de mouvement. Il faut aussi souligner que les déportés ont aussi refusé que ce terme soit décliné pour tous les cas de victimes du nazisme, dont les incorporés de force. Tout ceci explique pourquoi la dénomination de « déporté militaire » a été abandonnée.

L’enrôlement forcé d’étrangers dans l’armée de l’Allemagne nazie a été jugé comme un crime de guerre lors des procès de Nuremberg. Après guerre, le chancelier Willy Brandt a exprimé la position de l’Allemagne à ce sujet. Quelle était-elle ?

Le procès de Nuremberg s’est tenu dès le mois de novembre 1945 et jusqu’en 1946, donc très rapidement après la guerre. A ce moment-là, tous les prisonniers de guerre et tous les incorporés de force n’étaient pas rentrés. A l’époque, on n’a pas pu appréhender toute la dimension de ce crime contre l’humanité qu’est l’incorporation de force. Elle a donc été qualifié de crime de guerre, même si Edgar Faure, procureur adjoint pour la France au Tribunal de Nuremberg, avait parlé d’un crime contraire à l’humanité.
Après réflexion et analyse, je suis persuadé que nous sommes en présence d’un véritable crime contre l’humanité. En effet, un crime de guerre est localisé, isolé et se déroule dans des circonstances précises qui font que les lois de la guerre ne sont plus respectées. A l’inverse, un crime contre l’humanité est un crime qui est organisé par un état. Ainsi, l’incorporation, pourtant illégale, a été mise en place par l’état national-socialiste avec conseils de révision, rôle d’enrôlement, etc. C’est toute l’administration allemande qui a œuvré. De plus, cette incorporation s’est généralisée et a perduré dans le temps, de 1942 à 1944/1945. Enfin, elle n’a pas été un cas isolé : elle a concerné l’ensemble des Alsaciens et des Mosellans, mais aussi les Luxembourgeois, les Belges d’Eupen-Malmédy, les Slovènes, etc.
L’incorporation de force s’inscrit donc dans une politique d’ensemble, ce qui lui donne d’autres proportions qu’un crime de guerre. Rien que pour l’Alsace, elle a concerné 100 000 individus dont près de 30 000 ne sont pas rentrés. C’est considérable ! Et pourtant personne ne s’est plongé dans la qualification juridique de cette affaire, surtout avec le recul nécessaire pour effectuer une analyse juridique. Cela me laisse pantois, car il y avait des incorporés de force à la Faculté de Droit, mais aucun n’a jamais cherché à qualifier ce qu’ils avaient enduré.
Aujourd’hui, l’Allemagne reconnaît l’incorporation de force, mais nie par ce biais le crime de guerre, a fortiori le crime contre l’humanité. Le chancelier Willy Brandt était plus proche de notre type d’analyse. C’était son état d’esprit. N’a-t-il pas osé s’agenouiller devant le monument aux Morts de Varsovie ? Il reconnaissait ainsi officiellement la faute de l’Etat allemand.

En 2016, l’Auswärtiges Amt (Bureau des Affaires Etrangères) de Berlin ne semble plus partager cette opinion, alors que, d’après vos recherches, l’incorporation de force devrait être définie comme crime contre l’humanité. Cette attitude de l’Allemagne actuelle ne revient-elle pas à légitimer l’annexion criminelle de l’Alsace et de la Moselle françaises par les nazis en 1940 et, de fait, le crime de l’incorporation de force ?

C’est évident ! Si l’Allemagne actuelle considère que l’incorporation de force n’est pas un crime en soi, cela voudrait dire que les nazis avaient le droit de le faire. C’est tout simplement légitimer l’annexion de fait de l’Alsace et de la Moselle au IIIe Reich ! C’est très grave d’adopter cette position qui est d’ailleurs tout à fait nouvelle : jusqu’ici le gouvernement allemand n’avait jamais osé nier l’illégalité de l’annexion des départements français. Aujourd’hui, au contraire, l’Allemagne tendrait à reconnaître le bien fondé de cette annexion totalement illégale et ce malgré les protestations, dès 1940, du gouvernement de Vichy et, par la voie des ondes, de Londres.
Nous sommes là en présence d’un scandale international qui n’a pas eu l’écho en Alsace et en Moselle qu’il aurait dû avoir. Cela me laisse songeur, car je trouve qu’on perd le fil de cette affaire. Il y a de moins en moins d’anciens et de moins en moins de protestations ou , quand il y en a, elles ne sont pas soutenues.

Le 25 août 2017 marquera le 75e anniversaire du décret d’incorporation de force. Cette date devrait être commémorée dans toutes les communes alsaciennes et mosellanes. Un effort particulier a été fait pour les derniers survivants de 14-18, alors pourquoi ne pas faire aussi un effort pour les derniers incorporés de force ? Parmi les actions envisageables, il pourrait être proposé un dépôt de gerbe à titre tout à fait exceptionnel. Ce serait le dernier carat pour faire quelque chose de retentissant.

Côté français, il n’y a rien à redire. Le président de la République, Nicolas Sarkozy, s’est officiellement prononcé le 8 mai 2010 à Colmar. C’est du côté allemand que le problème se pose : comment les incorporés de force peuvent-ils espérer une reconnaissance si l’Allemagne ne reconnaît pas le crime ? Si, 75 ans plus tard, l’incorporation de force n’est pas considérée comme un crime, l’Allemagne peut-elle reproduire un jour cette même erreur ? Que les Alsaciens-Mosellans aient été sur le front ouest ou sur le front est importe peu, car ils ont été victimes d’un crime organisé par un état. En cela, ce crime se rapproche de la Shoah ou de l’élimination des malades mentaux. Ces trois crimes ont été planifiés par un état. Ils ne sont pas des crimes de guerre, mais des crimes contre l’humanité.

Propos recueillis par Nicolas Mengus

La réaction de Roland Schmitthaeusler, OPMNAM

Il y eu dans l’incorporation de force une composante « raciale » qui n’est pas mise en évidence : l’appartenance - forcée - au peuple germanique, considéré comme
« Reichsdeutsche », les Alsaciens et les Mosellans devenant une sous-classe
en « Volksdeutsche » et d’autres en classes inférieure, toujours germaniques,
classés en « Beutedeutsche ». Le critère racial est encore plus etayé par l’obligation de produire un « Ahnenpass » démontrant l’absence d’ascendants juifs !

J’ajoute encore le caractère de « génocide » dans la mesure où les géniteurs potentiels ont été supprimés par la mort aux combats-classes 20 à 27 !!


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