Mémoire et Histoire

Les Allemands, les déserteurs de la repentance

Le point de vue de Renée Baudot

lundi 16 janvier 2017 par Nicolas Mengus

Tout d’abord, je vous remercie d’avoir porté à la connaissance de vos lecteurs [de L’Ami hebdo] en 2016 le procès que j’ai engagé pour faire reconnaître par l’Allemagne l’incorporation de force comme crime contre l’humanité.
Dans sa réponse d’une désinvolture extrême adressée à mon avocat, l’Auswärtiges Amt ignore l’incorporation de force responsable de la mort ou de la disparition de 40 000 Français résidant dans les trois départements annexés par les nazis.
Cela est inacceptable. En conséquence, je poursuis la procédure.

Que pensez-vous de la réconciliation franco-allemande ?

J’y suis très favorable. Elle est indispensable. Par la réconciliation franco-allemande, le général De Gaulle a réintégré l’Allemagne dans le concert des nations, mais il n’a jamais voulu lui donner les clefs de l’Europe.
Le général De Gaulle, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, a souhaité arrimer l’Allemagne à la France pour construire l’Europe et permettre aux jeunes générations de vivre en paix sur un continent ravagé par trois guerres en un siècle.
La réconciliation franco-allemande ne peut pas se résumer à des rencontres officielles avec des déjeuners, des toasts et des embrassades. Chacun de nos concitoyens doit en voir la manifestation dans la satisfaction de ses attentes légitimes de justice.

Qu’entendez-vous par là ?

Depuis la fin de la guerre, il n’y a guère eu de repentance de la part de l’Allemagne pour les exactions commises dans toute l’Europe : les déportations, l’enrôlement de force, les expulsions, les transferts forcés de population, le travail obligatoire, les villages incendiés, la population suppliciée, les exécutions sommaires, les fusillades, les pendaisons, les représailles contre les civils, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité.
L’Allemagne de l’après-guerre fut partagée en deux pays qui, chacun à sa façon, protégèrent les anciens nazis. Sur la scène officielle de la politique, l’un accusait l’autre de protéger les nazis quand lui-même poursuivait en justice soit de simples exécutants, soit des vieillards grabataires rapidement libérés pour raisons de santé.
Pendant des décennies, l’Allemagne a vécu sur des mythes : celui d’une minorité de nazis (en 1939, le parti nazi comptait 11,5 millions de membres, en 1945 il en restait 8,5 millions) qui avaient opprimé le pays, celui du bon nazi, celui de la résistance dans la Wehrmacht... Il est temps de mettre fin aux « histoires » et de regarder l’Histoire en face.
Seul le chancelier Willy Brandt s’est rendu au monument du ghetto de Varsovie où il s’est agenouillé pour demander pardon au peuple polonais. Le soir même de ce 6.12.1970, il s’est adressé aux Allemands dans une allocution télévisée pour expliquer son geste en déclarant : « Nous sommes majeurs... nous devons regarder notre passé en face ».
C’est le comportement d’un homme d’Etat.

Les chanceliers Gerhardt Schröder et Angela Merkel, respectivement invités au 60e et 70e anniversaire du débarquement en Normandie n’ont pas eu le courage de se rendre au cimetière allemand de La Cambe (24 000 tombes) pour honorer les soldats allemands morts pour leur patrie sous prétexte que certains avaient servi dans les Waffen-SS.
Dans tous les pays du monde, les soldats morts pour leur patrie sont honorés. L’attitude de la chancelière a suscité un fort mécontentement dans les familles des soldats tués, car nombre d’entre eux avaient été affectés d’office dans les Waffen-SS après la défaite allemande de Stalingrad.
Jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu un seul mot de repentance des autorités allemandes pour nos 40 000 Alsaciens et Mosellans morts et portés disparus. Pas un mot de la part du président Gauck à Oradour-sur-Glane. Il y a eu 40 000 vies sacrifiées, 40 000 êtres humains. Ce ne sont pas 40 000 dossiers qui ne sont pas revenus de la guerre.
Les Allemands sont les déserteurs de la repentance : le vent de la repentance souffle sur le monde, il n’épargnera pas l’Allemagne.
Pour conclure, je rappellerai les paroles prononcées le 8 mai 1985 par l’ancien président Richard von Weinzäcker : « Nous devons comprendre que la réconciliation franco-allemande ne peut pas exister sans le maintien du souvenir du passé ». Puisse-t-il être entendu !

Etes-vous optimiste quant à l’action en justice que vous avez entreprise ?

Oui, pour trois raisons.

1. Les bases juridiques du dossier présenté par mon avocat son très solides. J’en profite pour rendre hommage publiquement à M. le professeur Jean-Laurent Vonau pour son aide très précieuse.
2. L’Allemagne est un pays démocratique : dans une démocratie, les magistrats sont indépendants et jugent selon les règles de droit en vigueur.
3. Une nouvelle génération va arriver aux commandes en Allemagne qui souhaitera régler les dossiers du IIIe Reich toujours en souffrance.

Que souhaitez-vous pour 2017 ?

Tout d’abord, je souhaite à toute l’équipe de votre journal et à tous vos lecteurs une excellent année dans la paix et la joie.
En 2017, j’aimerai que toutes les communes de nos trois départements rappellent le souvenir de l’incorporation de force en lui dédiant une rue. Cela permettrait à nos 40 000 morts et disparus de ne pas être oubliés et de rester présents dans la vie quotidienne de nos villes et de nos villages.
Je pense qu’à Strasbourg, la place de Bordeaux devrait être débaptisée. Je me pose la question suivante : qu’apporte à la ville de Strasbourg le fait d’avoir une place de Bordeaux ? Bordeaux est :

  • le funeste symbole du lâche abandon par l’Assemblée Nationale de nos trois départements à l’Allemagne après la guerre de 1870.
  • le nom de l’inique procès qui a jeté l’opprobre sur les incorporés de force et sur l’Alsace.

Pour ma part, je pense que cette place doit changer de nom et commémorer le souvenir de nos 40 000 morts et disparus. Le devoir de Mémoire l’impose.
Ils se sont sacrifiés pour nous. Et nous, qu’avons-nous fait pour eux ?

Enfin, la langue allemande s’est enrichie du mot Deserteur qui a remplacé Fahnenflüchtiger. Espérons qu’elle s’approprie rapidement le mot « repentance ».

R. B.


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