Joseph SIFFERLEN, Luftwaffenhelfer

Témoignage transmis par Marlène Anstett

lundi 12 décembre 2016 par Nicolas Mengus

" En septembre 1939, j’entre en cinquième au collège Scheurer Kestner de Thann.
En septembre 1940, suite à l’annexion de l’Alsace, tous les cours sont faits en allemand, avec interdiction de parler français, même en dehors de l’établissement.
Pendant 3 ans, les cours sont assurés par des professeurs allemands et aussi par certains alsaciens.

LYCEENS – COLLEGIENS SOLDATS

Le 13 septembre 1943, c’est l’incorporation dans les Luftwaffenhelfer, (LWH) l’ensemble des classes de première et seconde (garçons de 16 et 17 ans, nés en 1926 et 1927.) 23 garçons du collège de Thann ont dû partir pour Karlsruhe dans l’artillerie, défense antiaérienne. FLAK (Flug Abwehr Kanone).
Pendant 6 semaines, c’était la formation pour l’artillerie anti-aérienne.
A Karlsruhe, nous avions des canons de calibre 20 mm, à 2 tubes ; Zwillingsflak. Nous étions répartis dans les postes autour de la ville : Maxau, Rheinhafen, Durlach, Schleret…
Nous, collégiens, n’étions pas officiellement considérés comme soldats, mais, comme Hitler Jugend (HJ), avec le brassard à croix gammée, nous étions sous commandement militaire, auxiliaires de l’armée.
Au bout de 5 à 6 semaines, nous avons été déplacés de Karlsruhe à Istein, au bord du Rhin, en face du barrage de Kembs que nous devions protéger.
Pendant 3 semaines, nous avons été initiés au maniement de canons russes, calibre 37, « prise de guerre », avec leurs munitions, lors de l’attaque de la Russie en 1941-42.
Nous étions logés dans la grande salle du restaurant à Istein. Elle avait encore son piano mécanique.

STRASBOURG MEINAU

Fin novembre 43, nous avons été transférés à Strasbourg, à la Meinau, à la Canardière-Entenfang (terrain vague à l’époque).
Notre batterie était composée de 6 gros canons de calibre 88, de longs tubes de 4,80 m. Les 6 canons étaient reliés à un appareil central de conduite de tir (Kommandogerät) situé à quelques centaines de mètres. Il s’agissait d’un calculateur électromécanique logé dans le socle d’un télémètre optique d’environ 3 mètres de base auquel il était couplé, et pouvant être également couplé à un radar (Funkmessgerät, FuMG), installé tout près, lorsque les avions n’étaient pas visibles (nuit ou temps couvert). Les valeurs de tir (Schusswerte), élaborées par le calculateur à partir des caractéristiques du vol des avions visés saisies par le télémètre optique ou le radar, étaient transmises électriquement aux 6 canons.
Ces valeurs étaient au nombre de 3 : 2 pour l’orientation du canon (azimut et site), la 3e pour la durée de vol entre le départ du coup et l’explosion de l’obus. Cette durée était réglée à l’aide d’un appareil de réglage du détonateur de l’obus (Zünderstellmaschine) accolé au canon.
Le canon avait 3 cadrans, correspondant chacun à 1 des 3 valeurs de tir.
Sur chaque cadran, la valeur de tir calculée par le calculateur central était affichée par une aiguille commandée électriquement par le calculateur.
Chaque cadran comportait une seconde aiguille, asservie, celle-ci, au volant de manœuvre correspondant (manœuvre du canon en azimut ou en site, réglage du détonateur de l’obus).
Les 3 servants affectés aux 3 volants de manœuvre devaient, chacun à l’aide de son volant, faire se chevaucher les 2 aiguilles de son cadran. Lorsque ce chevauchement était réalisé sur les 3 cadrans, l’orientation du canon en azimut et en site, ainsi que la durée de vol de l’obus, étaient conformes aux valeurs calculées.
Lors d’un tir, il fallait simplement tourner le volant pour faire se recouvrir les 2 aiguilles, mettant ainsi le canon dans la position calculée pour atteindre les avions visés.
Lorsque le poste de commandement central jugeait que c’était au point, une sonnerie retentissait. A ce moment-là, le K3 (canonnier 3), souvent seul soldat allemand, saisissait la cartouche avec l’obus réglé, avec sa main droite gantée (pour se protéger la main), l’introduisait dans la culasse, attendait la fin des 3 secondes de la sonnerie et déclenchait le tir, dans un vacarme étourdissant.
Ces canons, 6, dans certaines batteries jusqu’à 18, étaient en partie enterrés, pour les protéger. Les valeurs de tir transmises par le calculateur central étant les mêmes pour tous les canons, ceux-ci étaient parallèles et visaient donc le même objectif. Ils tiraient par salves, c’est-à-dire tous au même moment, d’où ce bruit impressionnant.
Tant que les avions visés étaient à portée, les salves pouvaient se succéder à une cadence infernale, toutes les 5 à 10 secondes.
Chaque canon était desservi par un soldat K3 allemand qui tirait, 3 lycéens-collégiens qui préparaient la manœuvre, mais aussi en plus, 2 prisonniers Russes chargés d’apporter les obus. Le chef de pièce était un « Unteroffizier » ou à défaut un « Obergefreiter »(caporal chef) ou un « Gefreiter »(caporal).

Nous étions, à la Meinau, des lycéens de Thann et du lycée Kléber de Strasbourg. S’il n’y avait pas eu d’alerte pendant la nuit, le lendemain matin les professeurs du lycée, réquisitionnés pour cela, venaient nous faire les cours pour continuer à nous préparer à l’Abitur, c’est-à-dire, au baccalauréat. L’après-midi, nous avions à nouveau les exercices au canon.
Le but de cette batterie était de protéger les usines Mathis (que je n’ai jamais visitées), route de Colmar, qui ne fabriquaient plus de voitures, mais de l’armement.
Concernant l’hébergement, nous étions une centaine (actifs, réservistes et LWH,) logés dans une grande baraque, près des canons : la Hundertmannbarake et regroupés par lycées dans des chambres séparées (Stube 3 et Stube 6).

RAD GERMERSHEIM

Le 2 février 44, après une journée de permission à la maison, j’ai été incorporé au RAD (Reichs Arbeits Dienst). C’était le service du travail du Reich, une formation paramilitaire, qui n’est pas à confondre avec le STO (Service du travail obligatoire), imposé aux Français « de l’intérieur »
J’ai été envoyé à Gemersheim (Palatinat).
Au bout de 2 jours, il y a eu la visite médicale. Ils ont constaté que je respirais mal. A cause d’une fracture du nez qui venait d’un accident dans la cour de l’école, je respire par la bouche.

  • « Demain, vous irez à l’hôpital universitaire de Heidelberg pour vous faire examiner ». Le lendemain, je me rends de l’autre côté du Rhin pour ce nouvel examen. Constat :- « Oui, cela, il faut l’opérer ».
  • « Où dois-je aller ? »
  • « A l’hôpital de Wiesloch ». C’était un ancien hôpital psychiatrique, à 30 Km au nord. Toutes les fenêtres étaient protégées, sans doute pour éviter la fuite des malades, mais ces malades étaient « liquidés » depuis longtemps. J’ai été opéré 2 jours après mon arrivée et je suis resté dans cet établissement. Pendant 10 jours, la compagnie n’a pas su où j’étais et croyait que j’avais déserté. J’avais déjà été signalé le long de la frontière suisse : "Sifferlen s’est échappé et il faut l’arrêter ». Dans la chambre, à l’hôpital, nous étions 4. Il y avait un sous-officier, un chic type, ancien étudiant à Heidelberg. Au bout de 2 semaines, il me dit « Si tu veux, je t’emmène à Heidelberg, un dimanche, je te ferai visiter le château ». J’ai accepté. Nous étions au mois de mars, il ne faisait pas chaud, et pour un malade qui sortait pour la première fois, ce n’était pas indiqué. Au retour à l’hôpital, j’avais une angine, obligé de rester 3 semaines de plus. C’était autant de gagné. A la visite suivante, ils ont trouvé « ce jeune bien chétif, il doit aller en convalescence, à Darmstatt ». C’’était au mois d’avril, début mai, magnifique, je n’en demandais pas plus. Quand je suis rentré à la compagnie du RAD, à Gemersheim, il ne me restait plus que 2 jours à faire sur les trois mois. Mais là, j’ai eu une mise au point dont je me souviens encore, comme « destructeur du Reich ». Motif : dans mon Spint, mon armoire, fermée à clé normalement, j’avais laissé du miel artificiel et un pull-over. Le miel avait fait le bonheur des souris, mais elles avaient aussi grignoté le pull, propriété du Reich. Ca, c’était grave ! ! ! J’ai eu droit à « une engueulade ». Il fallait laisser passer. Une chose faisait problème, c’est pour le défilé : je ne savais pas présenter les armes avec le Spaten (la pelle emblématique, à la place du fusil). Il a fallu que j’apprenne rapidement. C’était limite, limite. Dans tous les cas, je m’en suis tiré aux moindres frais, si on peut dire, pour cette période du RAD, avec en plus, une opération réussie.

ABITUR LE 10 JUIN 1944

Libéré le 20 mai 1944, je reviens à Vieux-Thann. Le lendemain, je me présente tout de suite au collège de Thann pour préparer l’Abitur. Je suivais avec les autres comme je pouvais. J’ai fait remarquer au principal du collège,(Schill, un nazi fanatique), qu’il y avait des lacunes dans mon cursus scolaire. Il m’a promis d’en tenir compte pour le sujet de l’examen.
Le 10 juin, (longtemps après, j’ai su que c’était le jour d’Oradour), j’ai fait mon Abitur en Weltanschauung, philosophie et littérature (le plus fort coefficient)

Spécialement pensé pour moi, comme promis, mon sujet a été : Gedanken über die Invasion.
« Que pensez-vous de l’invasion » c’est-à-dire du débarquement, qui avait eu lieu 4 jours avant.
Le 6 juin avait eu lieu le débarquement des Alliés en Normandie, et le 10 juin, je dois, devant un nazi convaincu, exprimer ce que je pense de l’invasion.
Quel piège !
Je me mets dans sa perspective.

Je le dis en allemand d’abord, parce que je l’ai gardé en mémoire « Obwohl das letzte Mal, bei Dieppe, der Führer gesagt hat « das nächste Mal werden sie keine 9 Stunden an Land bleiben », müssen wir feststellen, dass heute schon der vierte Tag ist. Wie ist so etwas möglich ? Denn « der Führer hat immer Recht » Bien que le Führer a dit à Dieppe (débarquement éclair de quelques heures pour s’emparer d’installations radar) : « la prochaine fois, ils ne resteront pas 9 heures à terre », nous devons constater aujourd’hui que c’est déjà la quatrième journée. Comment cela est-il possible ? Car « Der Führer hat immer Recht » (c’était une de leurs devises)¨ : »Le Führer a toujours raison". Comment expliquer cette contradiction ?
Et à partir de ce principe, je me suis dit, mettons-nous dans la perspective de l’ OKW (commandement suprême du front Ouest). A quoi servirait-il de les repousser ? A rien du tout, il faudrait attendre la prochaine fois. Alors, même si ça coûte la moitié de la France, laissons les débarquer, observons et en suite, le moment venu, par un mouvement d’encerclement, nous attaquons et les écraserons !....
En rentrant à la maison, j’ai montré le brouillon à maman.

  • « Il va s’apercevoir que tu te moques de lui ».
  • « Non, il va le prendre au sérieux » ; et il l’a pris au sérieux. Le lendemain, j’avais ma fiche d’incorporation dans la Luftwaffe, l’armée de l’air, m’indiquant que je devais rejoindre mon unité le 16 juin. Je montre ce papier le 12, au principal du collège qui ne réagit pas. Je pense qu’il n’a pas encore lu ma dissertation de l’examen. Il était absent le 13 et ce n’est que le lendemain qu’il m’a demandé de l’attendre après les cours.
  • « Sifferlen, vous irez défendre la patrie. Je vous félicite et je vous encourage. Vous étiez toujours un bon élève et quand les autres auront leur Abitur, et bien vous, vous l’aurez aussi ; et demain, je vous dispense de venir en classe ». Il m’a offert une journée avant de partir. Je file aussitôt à la maison.
  • « Tu sais, maman il y a le débarquement, cela ne va plus durer. J’essaye de ne plus repasser le Rhin et de m’évader aussi vite que possible ».
  • " Je te confie au Seigneur, on va prier. Il prendra soin de toi » Maman avait confiance, tout en ayant peur. Ce n’était pas gagné !

SOLDAT DANS LA LUFTWAFFE

Le 16 juin 1944, j’ai été envoyé à Wengerohr à côté de Trêves, pour une formation de soldat, pendant 4 semaines, dans l’infanterie.
Le 14 juillet, (aucun rapport avec notre fête nationale), toute la compagnie a été transférée à St Dizier, en Haute-Marne. Nous étions à côté du terrain d’aviation qu’il fallait protéger.
Nous devions surveiller la forêt et, avec des prisonniers vietnamiens, ramasser sur le terrain les éclats de bombes qui auraient pu endommager les pneus des avions. Nous sommes restés là, jusqu’au jour de la libération de Paris.
Entre temps, a eu lieu l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944. J’en garde le souvenir d’un tour de vis : harangue d’un officier condamnant « ces traitres » et à partir de ce moment, il a fallu saluer avec le salut hitlérien : bras tendu, et non plus avec le salut militaire.
Pour nous « éduquer », nous étions très surveillés. Certains de mes camarades alsaciens, (pas de mon unité), ont laissé leur vie au cours de cette période.
Ainsi, après une remarque faite devant d’autres : « dommage qu’il soit pas crevé », un incorporé de force alsacien a été dénoncé et ce sont ses camarades qui ont été obligés de le pendre devant la compagnie : perversion diabolique ! Je ne l’ai pas vu, mais j’en connais qui y ont assisté.

RETRAITE VERS L’EST

Le 25 août, c’est la libération de Paris. Notre unité commence à battre en retraite, à pied évidemment, parce que de l’essence manquait. Notre unité avait réquisitionné des paysans meusiens, avec leurs chevaux et des chariots pour transporter le matériel, les mitrailleuses et les sacs.
Nous, nous étions partis, mais on a toujours entendu dire que les avions étaient restés sur place et avaient été détruits, brûlés.
Nous avons marché jusqu’à Commercy, vers l’Est. Nous sommes restés là-bas 3 jours, dans un verger ; c’était fin août et les mirabelles étaient excellentes !

Le 31 août, à 4 h du matin, en vitesse, on lève le camp. A 11 h, on avait déjà les tanks alliés derrière nous.
Chaque fois que l’un d’entre nous voulait sortir pour aller uriner, un sous-officier l’accompagnait ; ils craignaient les désertions, car dans notre compagnie, il y avait beaucoup d’Alsaciens.
En Alsace, la propagande pour des engagements volontaires n’a jamais eu de répondant. on peut le prouver. Comme cela ne marchait pas, ils ont décidé l’incorporation de force par décret du Gauleiter Wagner du 25 août 1942, d’abord dans la Wehrmacht, mais à partir de septembre, octobre 1944, dans les divisions de Waffen SS, dont « das Reich », qui ont commis Oradour.
Certains Alsaciens, j’en connais de chez moi, ont été jusqu’au front de Normandie pour affronter les forces de débarquement alliées.
Personnellement, étant le seul garçon de Vieux-Thann continuant des études au collège, après l’incorporation dans les Luftwaffenhelfer et le RAD, j’ai été versé dans la Luftwaffe. Tous mes autres camarades, de la classe 1926, du village, (ayant au moins 1,69 m), ont été enrôlés de force dans les SS. Ce n’était pas les SS noirs, mais les Waffen SS.
Jusqu’au début 44, jamais les Alsaciens n’avaient été envoyés sur le front ouest, mais sur le front Russe. Au moment du débarquement, la Wehrmacht a eu besoin de plus de soldats sur le front Ouest.

1 septembre 44 EVASION

Le 1er septembre 44, avec un copain, Jean-Paul Schmitt de Soultz, nous avons décidé de nous évader de la Wehrmacht.
Des conditions particulières, providentielles nous ont aidés.
D’une part, on ne pouvait plus marcher sur la route pendant la journée, parce que les avions chasseurs alliés : Mustang, Thunderbold, nous tiraient dessus ; on ne partait donc que la nuit tombée. De plus, par chance, notre section a été désignée pour être l’arrière garde de la compagnie.
Après 1 heure de marche, voyant des chevaux dans un pré, un sous-officier nous commande :

  • « Allez, organisez ces chevaux » (organiser signifiait en terme militaire, s’en emparer). Avec Jean-Paul et un troisième soldat, nous nous lançons à la poursuite des chevaux. Bientôt nous en attrapons un et demandons à cet autre soldat qui n’était pas dans le coup, de ramener la bête à la compagnie. Nous, nous poussons les autres chevaux à continuer encore plus loin pour pouvoir leur courir après. Au bout d’un moment, peut être une centaine de mètres, nous nous laissons tomber à terre et nous attendons. Bientôt, le Meldereiter (le motard de liaison de la compagnie) crie notre nom à partir de la route : « Schmitt, Sifferlen ». Nous ne réagissons pas et au bout d’un moment, il abandonne. Nous avons dormi dans le pré jusqu’au matin.

VIGNY CACHES EN ATTENTE

Le lendemain dès l’aube, nous sommes retournés dans le village de Vigny où nous étions la veille. Là, je garde encore intact le souvenir d’une chance providentielle.
Il n’y avait personne dans la rue, un village paysan avant 7 h du matin.
Une voiture militaire arrive ; on file à droite et à gauche, chacun de son côté, dans une des maisons ouvertes. Il n’y avait personne, sauf un chien qui s’est mis à aboyer derrière moi, et ce n’était vraiment pas le moment.
Jean Paul m’appelle parce que les militaires s’étaient arrêtés : deux soldats, des parachutistes qui revenaient d’Italie, de Monte Cassino. Je sors de la maison.
Nous leur disons que nous sommes en recherche de notre unité que nous avons perdue. Ce qui était invraisemblable vu que notre compagnie était là, la veille. « C’est vous, les salauds qui avez pillé le village hier après-midi ? Allez, venez chez le lieutenant ».
Nous nous sommes défendus, mais ils nous ont fait monter sur l’arrière de la voiture. Alors, quand il change de vitesse, moi je saute. Jean-Paul est resté accroché. Ils arrêtent la voiture.

  • « Je suis tombé, j’ai glissé et je me suis fais mal »
  • « J’ai vu que tu as sauté. Pas d’histoire, venez ». Je me défends, en mentant évidemment avec conviction puis je risque le tout pour le tout.
  • « Vous avez dit tout à l’heure qu’on devait aller chez le lieutenant »
  • "Oui, il y a une sentinelle à 150 m. Filez, et qu’on ne vous voit plus". Ils nous ont relâchés et sont partis. Ils avaient probablement compris notre situation et voulaient nous laisser notre chance. Evitant la sentinelle, nous allons vers une ferme, dans une grange pour nous cacher et envisager la suite. J’avais toujours avec moi des vêtements civils pour pouvoir m’évader : des culottes courtes et un pull de couleur. Me présenter ainsi, surtout avec des souliers militaires à fers à cheval, impossible, j’aurais été démasqué tout de suite. Après 8 h, la garde postée pour la nuit a rejoint son unité. Jean Paul est sorti pour trouver de l’aide. Le maire du village, nous avait dit la veille que nous pouvions compter sur lui en cas de besoin. Il nous a fourni des vêtements civils, discrets : une veste et un pantalon. Nous avons enfoui nos fusils dans le foin et sommes aller nous cacher toute la journée dans un champ d’asperges déjà hautes. Le soir, le maire, monsieur Grosclaude, propriétaire de la ferme, nous a accueillis dans sa cave, une grande cave voûtée, appelée cave du château. Une partie du village y était rassemblée, par crainte de l’attaque alliée que nous pensions imminente. Seulement, pour leur sécurité, nous ne pouvions pas rester avec eux. Monsieur Grosclaude nous a permis d’aller nous cacher dans le haut de sa grange.

A partir du 2 septembre nous sommes restés là, dans les foins, jusqu’au 24, plus de trois semaines, sans descendre, en attendant que les Américains viennent ; mais ils ne sont pas venus parce qu’ils avaient arrêté leur progression à Pont à Mousson.
Nous, on attendait chaque jour et les gens du village aussi. Au fur et à mesure que les jours passaient, on voyait bien que cela commençait à mal tourner.
La vieille grand-mère, je la vois encore, venait le soir vers 21h30 nous apporter quelque chose à manger. Le reste du temps, Jean-Paul et moi, on se racontait des histoires, des films qu’on avait vus ou bien des Alexandre Dumas ou Karl May.
Nous avons aussi prié, pour nous et pour l’avenir, pour tous ceux que nous aimions.
Entre temps, voyant que les Alliés n’avançaient plus, les Allemands sont revenus. Ils ont établi le front à quelques Kms. La brave grand-mère disait : « ils vont nous tuer avec vous s’ils vous attrapent, c’est sûr ».

SQUATTEURS AVEC LA FAMILLE ANTOINE

Ne voulant pas mettre en difficulté ces braves gens, nous sommes partis, le 24, avec une seule indication : dans un prochain village, il y a quelqu’un,« pantalon kaki et casquette », pas plus. Nous sommes partis par le cimetière, avec ce seul signalement.
Dans ces villages, au bord sud du département de la Moselle, les propriétaires fermiers de langue française, avaient été expulsés par les Allemands en 1940. Ils avaient été remplacés par des Banates, venus de Hongrie, qui s’occupaient des terres et des fermes.
Les Alliés s’approchant, ceux-là sont partis, ce qui signifie qu’il y avait des villages totalement abandonnés, laissant le blé, les jambons, leurs réserves, tout ce qu’on voulait, à notre disposition.
On était là, prospectant à droite et à gauche, cherchant ce qu’on pouvait « organiser ». A un moment, on entend derrière nous : « C’est vous les deux ? »
C’était un Monsieur kaki et casquette. « Suivez-moi ».
Il nous conduit jusqu’à la maison qu’il occupait depuis quelques jours. Lui et sa famille avaient été évacués parce qu’ils habitaient un village sur la ligne de front.
A partir de là, Jean Paul et moi, nous nous faisions passer aussi pour des Français expulsés par les Allemands, vu la proximité du front.
Ce brave Mr Antoine, laitier, un homme sympathique, très droit, a été après la guerre, permanent syndical pour la région. Son épouse était une femme charmante qui nous a tout de suite adoptés. Ils avaient 3 enfants, une fille et deux garçons : Albert, l’aîné et Georges, avec qui je suis encore en contact.
La fille de 18 ans avait le diabète au plus haut degré et donc besoin d’une piqûre d’insuline tous les jours. Difficile à trouver, il fallait quelquefois que le père se déplace très loin pour chercher à nouveau 4 ou 5 piqûres.
Nous sommes là, installés dans une maison squattée. Mais nous serons encore évacués 3 fois par les Allemands, chaque fois que le front bougeait un peu ou que la présence de civils les agaçait.
Je me souviens, c’était à la deuxième étape. Nous avions choisi la maison d’un notable d’un petit village, au premier étage. Un jour, des soldats allemands du front tout proche étaient venus faire relâche dans cette maison. Ils mangeaient à la table où nous étions d’ordinaire. Nous, Jean Paul et moi, étions assis à 2,50 m, sur le divan, faisant semblant de lire, les souliers de l’armée allemande aux pieds, écoutant, comprenant tout, mais surtout, préoccupés de ne pas se faire remarquer.
Il me revient à quel point j’étais inquiet, même au point de m’imaginer que pendant la nuit, il m’arriverait de rêver à haute voix en Allemand, en Alsacien.
Par chance, à la fin du repas : « Franzosen raus ». Expulsés de nouveau, nous devions chercher un autre village.

AU SERVICE DE LA WEHRMACHT

Dans cet autre village, plus loin, nous avons de nouveau trouvé à nous loger. C’est là que, vers la fin octobre, autour du 1er novembre, tous les matins on était réquisitionnés par les troupes allemandes en même temps que nos voituriers meusiens qu’on avait retrouvés ici. Eux non plus n’avaient pas pu rentrer chez eux avec leurs chevaux qu’ils voulaient sauver et étaient bloqués par le front.
Chaque matin, nous étions dans les champs. On devait récolter des pommes de terre pour l’armée allemande et en retour nous recevions pour nous et la famille qui nous hébergeait, de l’Eintopf, c’est à dire de la soupe aux pois, rehaussée par quelques lardons.
Je me souviens, un jour, un des gardes m’a interpellé : « Wollt Ihr Brot ? » voulez-vous du pain ? Je le regarde, je ne comprends rien, évidemment ! Un autre soldat dit : « imbécile, il ne comprend rien ». Alors, le premier me montre un morceau de Kommis ( ce pain militaire caratéristique). J’approuve de la tête fortement, je prends mon Kommis sous le bras et je fiche le camp« sans un ouf. »
La seule crainte qu’on avait, c’est qu’il n’y ait plus d’attaque avant l’hiver. Cela aurait été dangereux parce que cette situation n’aurait pas duré. Ils nous auraient réquisitionnés de nouveau et cette fois ci pour le STO en Allemagne Alors qu’ils pensaient qu’on était des civils français, ils auraient découvert tout de suite notre véritable identité !!
Mais heureusement, le 10 novembre, veille de notre fête nationale, le matin, nous, dans le champ de patates, et dans un beau ciel magnifique, les avions alliés en vagues : bombardement de tous les carrefours, les routes, les chemins. J’étais dans un fossé avec le chien. Tous les deux, on tremblait comme des malheureux, mais je savais : maintenant ça va démarrer.
Deux heures après, vers midi, chez Mr Antoine « Venez, venez, nous sommes de nouveau expulsés ». Franzosen raus !
Nous avons marché pendant plusieurs kilomètres, mêlés aux soldats allemands qui quittaient le front, battant en retraite, bande mitrailleuse autour du cou et nous, comme réfugiés français, déserteurs de leur armée. Ceci, toujours avec eux, jusqu’à un autre village, Solgne.
Avec la famille Antoine nous décidons de rester ici à attendre l’arrivée des alliés.
Pendant tous ces 3 mois, alors que Jean Paul et moi nous portions encore les souliers militaires, à aucun moment, tout proches du front, personne ne nous a jamais contrôlés ni demandé nos papiers. Cela a été une chance extraordinaire.

ARRIVEE DES ALLIES

L’attaque contre Metz de la part des Alliés s’était précisée à partir du 10 novembre. Nous étions dans un petit village, à Solgne, dans une cave, parce que le bombardement avait commencé avec l’artillerie.
Le 17 novembre, les Américains sont venus et nous étions donc libérés des Allemands. Nous ne voulions pas rester là. On se disait qu’il y avait du flottement et on risquait de nouveau d’être refoulés ou même repris par les Allemands.
Le 19, nous avons commencé à nous mettre en route vers l’ouest, à pied. A un moment sur le côté, il y avait des ballots, des valises. Avec le bon réflexe pour « organiser », on a regardé ce qu’il y avait dedans.
Moi, j’ai pris un beau manteau (que j’avais pendant tout mon temps de séminaire, et même après), et une écharpe. Il y avait aussi des vivres : jambons, miel …
On s’est dit « Qu’est-ce qui s’est passé ? ». On l’a bientôt compris, parce qu’une demi-heure après, c’est nous qui étions ramassés. "Allez, let’s go !
Ils ne voulaient aucun civil sur la route pour ne pas gêner les convois militaires. Ils nous ont fait monter sur des GMC, des camions, direction Toul, pour aller aboutir à la prison de la ville.

PRISONNIER

Les civils avaient été laissés libres, tandis que nous deux, Jean Paul et moi, mis en prison, parce que nous avions dit qui nous étions : des français-alsaciens, incorporés de force dans la Wehrmacht.
Pendant quelques jours, la Military Police essayait d’éplucher toutes nos adresses que nous avions sur nous. Ils avaient fait la déduction : nous étions dans l’aviation, dans la Luftwaffe, Fallschirmjaeger, parachutistes, donc espions. Ils nous ont cuisinés, mais correctement. Au bout de 4 ou 5 jours, ils nous ont transférés à Stenay-Charleville, où nous étions la : « Internationale Compagnie », c’est-à-dire, des prisonniers, mais uniquement Mosellans, Alsaciens, même des officiers français, des Polonais, des Ukrainiens….
Certains d’entre eux étaient cachés depuis 2 ans dans leur village d’origine, après avoir déserté du front russe. A la libération, ils se sont présentés aux Américains qui eux, n’ont pas fait la différence et les ont embarqués de nouveau.
Nous étions 120 hommes, dont des officiers français, commandés sur ordre des Américains, par un Feldwebel allemand, parce que « là, il y a de l’ordre ! »
Les prisonniers allemands recevaient du chocolat et des cigarettes, mais pas nous. Ils étaient dans la même caserne que nous, avec comme unique obligation de marcher en colonne dans la cour pendant une heure et demie par jour.

Pour nous, tous les matins, nous partions pour aller travailler à l’installation d’un nouveau camp de prisonniers.

DANS LE TRAIN

Un matin, le 8 ou 9 décembre 1944, les soldats américains nous ont conduits, « l’Internationale Compagnie » à la gare de Stenay et mis par 35 dans des wagons, évidemment des wagons à bestiaux.
Nous sommes restés dans ces wagons, 3 jours et 4 nuits avec une seule tinette. Les portes étaient ouvertes seulement une fois par jour pendant 5 minutes pour aérer, sortir la tinette et remplir la bassine d’eau potable qui était épuisée au bout de 2 h. Nous n’avions pas d’eau pour nous laver.
Trente cinq hommes, dont certains étaient malades, entassés là dedans, sans assez de place pour s’allonger : c’était affreux.
C’était en décembre 44. La plupart du temps nous étions à l’arrêt.
J’y ai vécu la période probablement la plus éprouvante pour moi.
J’ai des souvenirs précis : un camarade a eu une crise de nerf et nous ne pouvions pas l’aider. A un moment, nous avons été tamponnés par un autre train. Etant debout, j’ai été projeté sur des camarades assis ou couchés. La tinette s’est renversée et on est restés comme ça pendant des heures.

Il fallait aller de plus en plus vers l’ouest.
A chaque fois qu’un autre train militaire, prioritaire, voulait passer, on nous mettait, sans que les portes ne soient ouvertes, dans une gare de décharge. Ceci, n’importe où, pour atterrir….. à 3h du matin, juste à côté de Cherbourg !!!

Plus tard, j’ai compris ce que les autres camarades alsaciens qui étaient en Russie ont subi, car c’était pire encore, certains sont restés quelquefois pendant 2 ou 3 semaines dans la même situation et encore moins bien nourris que nous.
La seule crainte que nous avions, c’était qu’ils nous embarquent sur des bateaux pour l’Angleterre ou l’Amérique. Il fallait aller de plus en plus vers l’ouest.

AU CAMP

Arrivés à St Vast la Hougue, (là où il y a eu ensuite des installations nucléaires) nous étions dans un camp de prisonniers, sous tentes, avec une nourriture correcte, sauf avec un peu trop d’eau javellisée à boire : c’était désinfectant, mais certains étaient parfois 2h la nuit sur les latrines.
Pendant la journée, nous n’avions pas d’obligations, mais deux ou trois fois transportés en bord de mer, pour charger des camions de galets afin de mieux aménager notre camp.
J’avais toujours avec moi, un missel des dimanches, avec chants allemands, le Sonntagsschott. Nous étions en décembre 44, le temps de l’Avent. Avec 2 ou 3 copains, nous avons prié : « Seigneur, Tu es le libérateur, viens nous libérer ». Ce fut mon temps d’Avent comme rarement je l’ai vécu. Nous avons prié en totale confiance en Dieu libérateur.

LIBERE, SOLDAT FRANCAIS

Le 24 décembre, à 3h de l’après-midi, la Commission française, avec un officier et des sous-officiers, est venue, et 1h après, nous étions soldats français.
Noël inoubliable.
Nous avons été transférés dans des baraquements, en Normandie, où nous sommes restés pendant 3 mois. Je n’en n’ai pas gardé un souvenir impérissable. On travaillait dans la forêt et nous étions bien nourris.
A cette époque s’est déroulée la « bataille des Ardennes » du général von Runstett. Les chars Tiger faisaient une percée dangereuse vers l’ouest.
Nous n’étions que moyennement rassurés. Le risque existait comme je l’avais dit pour mon Abitur - le sujet de mon baccalauréat - qu’il y ait un renversement de
situation par une reconquête des territoires perdus.
Heureusement leur avance a été stoppée par les Alliés. Ceci avec la menace des « armes secrètes » des Allemands, toujours à craindre.

Au bout de 3 mois, mon oncle Charles qui habitait Paris, a écrit au commandant du camp. Celui-ci commençait à démobiliser certains, en commençant par les pères de famille. Mon oncle lui demande : « Ce jeune, il n’est pas engagé volontaire, est-ce que vous le gardez encore longtemps, ou bien peut-il rentrer ? »

En effet, à aucun moment on ne nous a proposé de nous engager. Fin décembre, début janvier, dans la mentalité où je me trouvais, je crois que je me serais engagé, pour réagir, « taper dessus ». Mais à aucun moment ils nous l’ont proposé. L’autorité militaire est restée très discrète parce que les responsables de l’armée française ne voulaient pas que d’anciens incorporés de force, déserteurs, ne tombent entre les mains des Allemands, qu’ils aient à s’opposer à eux.
En fin de compte, j’étais content ; c’était ma destinée.

D’autres Alsaciens incorporés de force dans la Wehrmacht, ont combattu en Russie. Beaucoup d’entre eux sont morts, certains ont déserté se rendant aux Russes ou ont été faits prisonniers. Les survivants ont été regroupés dans le célèbre camp de Tambov avec des Mosellans, des Luxembourgeois.
Un seul convoi de 1500 « Malgré nous » prisonniers français a été autorisé à être rapatrié. Ils ont passé par l’Iran, Téhéran, pour arriver en Algérie, où, beaucoup se sont engagés volontaires, en particulier dans la Première Armée pour continuer la guerre et se battre contre les Nazis.

PARIS

Après, en mars, j’étais à Paris, chez mon oncle Charles et tante Denise. pendant 3 ou 4 semaines. Je ne pouvais pas encore rentrer en Alsace.
J’ai pris contact avec le supérieur des Frères des Ecoles Chrétiennes, le frère Louis Thys, qui avait été le supérieur de mon père, enseignant, pendant son séjour en Colombie, pendant la première guerre mondiale. Il m’a proposé de remplacer un enseignant dans une de leurs écoles, à Sceaux.
Ils croyaient que moi, ayant le bac (et lequel !) je devais en être capable.. Les élèves étaient du niveau de CM2. Ils étaient entraînés tous les matins pour faire du calcul mental. Imaginez, moi, en face d’une classe de jeunes, où il fallait penser au moins aussi vite qu’eux ! Catastrophe ! Bientôt, la direction a compris. En même temps j’ai eu de bons contacts avec la JEC de la paroisse et avec les Frères, pour qui mon père était quelqu’un de connu.

RETOUR EN ALSACE

Je suis revenu chez nous, en Alsace, à la maison, en avril 45.

Vieux-Thann a été libéré seulement le 28 janvier 45, mais il y avait eu déjà autour de Noël une avancée rapide.
C’est après Noël 44 que maman avait eu ma première lettre par la Croix Rouge, alors qu’ils n’avaient aucune nouvelle de moi depuis la mi-août ; pendant plus de 6 mois, ils ne savaient absolument rien et étaient très inquiets.
Ils étaient là, mes grands-parents, maman et Gérard dans la cave pendant 2 mois, 2 mois et demi, en plein front. C’était la poche de Colmar, le côté sud le plus avancé. Les Allemands avaient voulu évacuer la population vers Cernay. Ils l’ont fait pour la majorité des habitants de Vieux-Thann, ceux au delà du pont de la Thur. Ma famille avait déjà préparé tout pour cette éventualité, mais ils ont pu rester.

En octobre, Maman et mon grand-père avaient été convoqués 2 fois, à la Gestapo de Thann. Ils leur ont dit qu’il était signalé que : « le Flieger Sifferlen s’est éloigné sans autorisation de son unité et il est supposé qu’il s’agit de désertion : es wird Fahnenflucht angenommen ». Le papier pelure signalant cela, envoyé à 5 destinataires différents : Kripo, Gestapo de Mulhausen et Tann...m’a été remis après l’armistice par les FFI. Les policiers ont fait pression sur maman pour essayer de savoir où je me trouvais. Ils ont dit : « Déserteur ! Ils ne savent pas ce qu’ils font à leurs parents ceux-là ». Maman innocemment a dit : mais il n’était jamais un lâche-Feigling. Réponse du policier : « Verdammt noch mal, das glaub ich schon »….

Maman avait peur de représailles. Ils auraient pu les emmener, comme ils l’ont fait pour d’autres parents de déserteurs ou réfractaires, et les déporter en Allemagne ou en Silésie.
Pour cette raison, ma famille tenait à rester à la maison, dans la cave au 19 route de Cernay malgré le risque et le danger extrême.
Mon frère Gérard, était là aussi. Né en 1930, il n’avait pas été incorporé dans l’armée, mais au mois de septembre-octobre, tous ces jeunes, et des anciens, ont été ramassés et envoyés du côté de Belfort, à Rougemont le Château, pour creuser des défenses anti-chars. Il était avec d’autres jeunes et en a gardé un très mauvais souvenir ; c’était la première fois qu’il était enlevé de la maison et devant subir des brimades de la part de jeunes « chefs » de la Landjugend Hitler Jugend.
Gérard est revenu ensuite à Vieux-Thann et pendant tout le temps de ce front de la « poche de Colmar », il est resté avec maman et les grands parents dans la cave.
Il avait 14 ans.
Pour ces semaines dans la cave, on m’a raconté ensuite que le grand père, chaque fois qu’il y avait des bombardements d’artillerie, montait le matin au rez de chaussée et regardait si la statue du Sacré Cœur posée sur un socle dans l’angle de la salle de séjour était encore là. Quand c’était le cas, il disait « la statue est encore là, nous sommes protégés ». Pour eux, c’était un signe.
De temps en temps, un soldat allemand, originaire du pays de Bade, leur apportait un morceau de Kommis, le pain des soldats de la Wehrmacht. C’était vraiment le front.
J’ai appris aussi, que l’un des mitrailleurs allemands placé sur la colline au-dessus de notre maison, avait pris comme cible la collégiale de Thann. Plusieurs fois, pour se venger, il a tiré avec la mitrailleuse sur la tour gothique. J’ai encore vu les impacts de balles témoins d’un tir groupé.
Autres choses : des blessés dans la maison à côté. Cette maison collée à la nôtre, avait été un certain temps occupée par un émetteur radio. Régulièrement, quand ceux-ci se manifestaient, les Français les repéraient et leur répondait par l’artillerie qui tombait dessus ….ou à côté. Cette maison a été complètement détruite, la nôtre à 80% surtout dans la nuit de Noël. Tout a été reconstruit après la guerre sur les mêmes fondations.

LIBERATION

Ma famille a été réellement libérée début janvier, alors que la poche de Colmar l’a été le 4 février 1945.
On peut aussi rappeler que le Rangen, la montagne de 400 m au-dessus de Thann, célèbre pour son vignoble, a été un lieu de combats très durs. Les tirailleurs marocains, en janvier 45, ont payé très lourdement : 450 hommes ont été tués. C’était ce qu’on voit dans le film les Indigènes : les Tirailleurs algériens et marocains, habillés en kaki, dans la neige, et les Allemands en face, en grands manteaux blancs, qui les tiraient comme des lapins. Commentaire compatisant : « die armen Kerle » les pauvres gars ! Affreux !
Vers la fin janvier, le 29, il y a eu l’avancée vers Cernay, à 3 Km plus loin sur la côte 425. C’était très sanglant aussi, mais a ébranlé les positions allemandes et a contribué à faire évoluer la poche de Colmar jusqu’à l’écrasement des forces ennemies. Les populations au nord- ouest de Colmar Benwihr, Mittelwihr, Sigolsheim... ont souffert terriblement pendant cet hivert 44-45, surtout autour de Noël. Nous, à Vieux Thann, nous étions quand même à 40 Km plus au sud.

Personnellement, je n’ai pas vécu cela, mais on me l’a raconté à mon retour.

Depuis, à chaque fois qu’il y a une fête de libération à Vieux-Thann, je suis invité comme citoyen de la ville. Pour le 65e anniversaire, j’ai fait l’homélie et j’ai présidé la messe. J’étais reçu avec beaucoup de sympathie à chaque fois. Le maire de Vieux Thann tient à cultiver la mémoire, alors que Thann qui est plus important, fête moins. Ce qui explique que le drapeau de l’une des compagnies qui était la plus engagée, -il n’y avait plus d’anciens combattants de cette unité- a été offert à Vieux-Thann, parce qu les Spahis de Vesoul ou Besançon savaient que là il serait honoré.

En septembre 1945 je rentre au grand séminaire de Strasbourg pour des études de théologie à la Faculté et ainsi me préparer à devenir prêtre. Nous étions 110 en première année dont la plupart anciens incorporés de force, certain ayant fait la Russie…..78 ordonnés prêtres en 1950 par Mgr Jean Julien Weber".

Joseph Sifferlen, le 15 janvier 2013


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