ALBERT STECKMEYER, ITINERAIRE D’UN REFRACTAIRE

Texte de Nicole Aubert et Jean Bézard, SNIFAM

lundi 19 septembre 2016 par Nicolas Mengus

Courtois, tel était Albert. Autre caractéristique : il était très réservé. Si nous sommes parvenus à le rencontrer, et surtout à ce qu’il se livre sans trop de réserve, c’est que nous étions recommandés. Nous étions recommandés par une de ses amies, une Normande qui devint l’épouse d’un incorporé de force : caché, protégé et sauvé par les parents de cette dernière.

Albert était un puits de souvenirs. Lors de notre seconde rencontre, nous avons cru bon de lui proposer la lecture du tome 2 de « Entre deux fronts ». A la date convenue pour notre 3e visite Albert était à la fois pâle et triste. Il nous a remis le livre en disant « Je ne l’ai pas lu, il n’y a que des faits semblables à ceux que j’ai vécus. Cela m’empêche de dormir et me fait faire des cauchemars ».

Il répondit pourtant à l’invitation pour la conférence donnée sur le Docteur Guillard et l’Incorporation de Force le 8 août 2011 à Agon-Coutainville. De la tribune, il était bien visible. Tout au long de la durée des exposés, son visage resta impassible. Nous espérions une conversation entre lui et les élus alsaciens présents lors du vin d’honneur. Ce ne fut pas une surprise, Albert très discrètement était parti.

Tout autorise à penser qu’il avait une réelle confiance en nous puisqu’il a accepté que nous le filmions lorsqu’il racontait « ses parcours ».

Dans la « Voix du Combattant », d’août-septembre 2015, Monsieur le Président de l’arrondissement de St Lô retrace la vie d’Albert Steckmeyer. Oui, notre ami était une personne d’exception et nous nous faisons un devoir de relater, trop partiellement hélas, ce que nous savons de lui. Nous connaissons, par ses écrits et par les témoignages audio-visuels –qu’il nous accordés- son histoire.

Albert, Gérard Steckmeyer naquit à Strasbourg le 27 octobre 1922. Il était le fils de François et de Madeleine, née Schilling. A la déclaration de la guerre, il terminait ses études de commerce. Son père était membre du personnel du Haras de Strasbourg. Le 1er septembre 1939, par voie ferrée, l’ensemble du Haras de Strasbourg vint dans le Haras de St Lô. De nombreuses personnes Saint-Loises accueillirent chaleureusement tous ces réfugiés. Albert était de ceux là. Ses connaissances en dactylographie le rendirent très utile.

Il nous faut rappeler qu’en septembre 1939, les autorités françaises ordonnèrent l’évacuation de la « bande Rhénane ». Elle se fit au son du tocsin. 375000 Alsaciens et 210000 Mosellans, dans des conditions de transport effroyables, sur de la paille dans des wagons à bestiaux, furent emmenés dans le sud-ouest. Ces pauvres gens durent partir avec seulement 30 kg de bagages, laissant sur place meubles, vaisselles, matériels. Les animaux de compagnie ou de ferme furent livrés à eux-mêmes.
A leur retour, entre le 15 juillet et novembre 1940, tout avait été pillé. Les quelques 550 communes évacuées, étaient situées sur une bande de 10 à 12km sur la rive gauche du Rhin, entre la ligne « Siegfried » et disons, la ligne « Maginot ».
L’Etat-major Français, ordonna cette évacuation, par crainte d’un nouveau « bombardement laboratoire » par l’aviation nazie ; identique à celui de Guernica en avril 1937 où, 1654 personnes furent tuées, 889 gravement blessées sur une population de 7000 personnes environ.

Le 5 septembre 1940, les nazis ordonnèrent le retour à Strasbourg des personnels et des chevaux installés à St Lô. C’est dans une satisfaction, dominée par la méfiance et l’inquiétude, que le retour se fit à Strasbourg. La réception y fut très « accueillante » : musique, guirlandes, décorations, bandes de calicot, avec en abondance des croix gammées. Allocutions pour fêter le retour de l’Alsace-Moselle au grand Reich. Mais hélas interdiction de parler français. Salut hitlérien obligatoire, port du béret basque interdit. Rien ne devait rappeler la France.
Avant de quitter St lô, Albert se rendit à la gendarmerie, il voulait rester dans la Manche. Un refus lui fut signifié : il était mineur. Il dut donc rentrer en Alsace. Afin d’obtenir des tickets d’alimentation, il lui fallut accepter une formation de monteur d’avions. Elle dura 4 mois. Civil, il fut contraint de se rendre près de Berlin pour assurer « l’effort de guerre ». C’est dans un camp d’entraînement de la Luftwaffe qu’il fut forcé d’assurer l’entretien des appareils. Un jour, souffrant du dos, Albert eut beaucoup de peine pour pénétrer dans une carlingue. Finalement, il refusa d’obtempérer. Séance tenante, il fut emmené à la direction du camp tenu par des militaires. Devant des officiers constituant un tribunal, il ne pensa pas à saluer. Il dut ressortir aussitôt et rentrer de nouveau, ce qu’il fit en disant « Bonne journée » au lieu de faire le salut hitlérien. Il fut sommé de sortir et aussitôt arrêté et enfermé dans le bunker. Environ 3 jours après, il fut mis seul dans un local sinistre, sale et inoccupé. Tout autour, des fils barbelés, pas de sentinelles, pas de gardes. Mais, parce que civil, il était ainsi à la disposition de la Gestapo à qui sous la contrainte, la violence, il avait dû jurer fidélité à Hitler. Ne voyant pas de garde, animé par l’audace, il prit sa valise et passa au poste de garde dans lequel régnait une réelle agitation. Les nazis, en ce mois de juin 1941, venaient d’attaquer la Russie. Une très jeune sentinelle s’opposa à la sortie d’Albert qui déclara avec sang-froid : « Mon père est décédé ». Ce mensonge eut valeur de laissez-passer.

A Koenigsberg, il prit le train pour aller à Strasbourg, via Berlin. Sans trop de problèmes et surtout avec beaucoup de chance, le contrôle de Kehl fut franchi, c’était le 20 juin 1941.
Où aller ? Albert fréquentait le chanoine Robert Eber, secrétaire de la Ligue catholique d’Alsace. Le chanoine le dissuada d’aller chez ses parents, car de toute évidence, la Gestapo l’aurait attrapé.
Le 22 juin, dans les locaux de La Ligue Catholique, rencontre avec Paul Idoux et Paul Weber. Ils fomentèrent le passage des Vosges afin qu’Albert aille en France occupée. Albert voulait s’évader de l’Alsace germanisée. Le lieu de passage était à Plaine. Le passeur, un bûcheron assistait à un office religieux, ils attendirent. L’attente de ces 3 jeunes attira l’attention des gardes-frontières. Fouilles dans les locaux de la douane : découverte d’une lettre venue de St Lô et de billets de banques français dans les vêtements d’Albert. Conséquences : internement dans le camp de Schirmeck. Dès son arrivée, le commandant du camp, le monstre Buck gifla magistralement Albert pour son refus de signer de faux écrits. Il resta quelques jours sans nourriture. La gestapo l’emmena dans la prison civile d’Offenburg. Il subit alors avec la brutalité coutumière, interrogatoires sur interrogatoires. Dans une autre cellule, il fut mis avec un détenu qui très probablement était « un mouton, un mouchard ». Albert ne dit rien. Après quelques 3 semaines à Offenburg, retour à Schirmeck. Il est mis dans le baraquement disciplinaire N°8. Il fut un temps, employé dans le bureau du sinistre Buck. Un jour, une sentinelle allemande lui donna un morceau de pain, et mademoiselle Jeanne Ertenberger, une alsacienne lui apporta à plusieurs reprises de la nourriture. Jeanne Ertenberger était affectée au secrétariat et autant que faire se pouvait renseignait les internés : ses compatriotes.

Démobilisé en 1947, après sa campagne en Extrême-Orient Albert parvint à connaître les raisons de son transfert à Offenburg, avec mise en cachot et interrogatoires longs et brutaux. Il était plus que soupçonné de faire partie de l’organisation estudiantine de résistance au nazisme : « la Main Noire ». Un attentat à l’explosif fut tenté sur le Gauleiter Wagner. Ce dernier n’était pas dans sa voiture. L’auteur de l’attentat, le jeune Weimun, âgé de 18 ans, fut condamné et décapité à Stuttgart en avril 1942.
Le Gauleiter, Robert Wagner, fidèle d’Hitler, était chargé d’administrer l’Alsace, illégalement annexée. Il organisa le Reichsarbeitsdienst (R.A.D.) en 1941. Tous les jeunes gens, garçons et filles âgés de 18 à 25 ans y furent astreints. En réalité le R.A.D. était une préparation militaire. Comme beaucoup d’Alsaciennes et d’Alsaciens, dans l’âge requis et internés à Schirmeck, Albert fut incorporé au R.A.D. Il alla en Forêt Noire à Herrenalb. Le travail était harassant et la nourriture insuffisante, tant par la quantité que par la qualité. Une bêche remplaçait le fusil pour le maniement d’armes. Il ne sut jamais avec précision pourquoi, mais Albert eut une permission du 21 au 24 décembre 1941. A Strasbourg, un de ses bons amis, lui dit la possibilité de passer en France occupée avec la complicité d’agents des chemins de fer. Pour dissimuler son départ et compliquer les recherches, même à ses parents, il dit aller chez son oncle à Triembach au Val dans la vallée de Villé. Là, son oncle enterra l’uniforme et tous les accessoires militaires d’Albert. C’est un contrôleur de la Reichsbahn du nom d’Hitler qui cache Albert dans un wagon postal, et ainsi, lui permit d’aller à Nancy. « Au Bar de l’Est » était le lieu de rencontre et de protection des Alsaciens-Mosellans parvenus à s’évader de leur région. Il eut conseils et instructions, pour aller en zone libre avec l’aide de cheminots.
La gare de Chalon sur Saône était un véritable piège pour évadés, Albert le savait. Il descendit du train, côté voie, un peu avant Chalon sur Saône en gare de Chagny. Il marcha longuement et parvint à trouver la Saône : frontière entre la zone non occupée et la zone occupée. La nuit était tombée et le froid était glacial. Pour traverser la Saône, il se dévêtit, roula ses vêtements, et les fixa sur son épaule avec la ceinture. Il parvint très péniblement à traverser le cours d’eau en nageant « à l’indienne ». Il y avait de la glace sur les berges. Il faillit se noyer. Très profondément écorché par les ronces et les épines, il mit pied sur la terre ferme, totalement épuisé. Le fait d’être en zone libre le revigora. A une très faible distance, il vit une lumière. C’est totalement à bout de forces, frigorifié, et saignant à cause des écorchures qui partout étaient sur son corps qu’il frappa à la porte de la maison d’où venait la lumière. Une dame vint ouvrir. Le voyant presque nu, elle comprit très vite et s’inquiéta de savoir s’il était poursuivi. Cette maison était celle de la famille Brunold de Chatenay-en-Bresse. Madame Brunold était avec une amie et 3 enfants. C’était le soir de Noël. Les dames réchauffèrent Albert avec des couvertures et du vin chaud devant la cheminée. Elles soignèrent ses blessures et lui offrirent un lit.
Le lendemain, Monsieur Raymond Brunold, qui en zone occupée, travaillait la nuit de Noël, prit sa barque et alla rechercher le manteau et le porte-documents abandonnés sur la rive. Ainsi toute trace du passage était disparue.
Après presque 4 jours Albert resta à faire soigner ses blessures. Madame Brunold dissimula des lettres dans le cadre de sa bicyclette et alla les poster en zone occupée. Sans donner de précisions, Albert rassura ainsi ceux qu’il aimait.

A Chalon, le 28 décembre, il prit un autobus à destination de Bourg-en-Bresse où, sa cousine Marie Schilling était employée à Fort-Barreaux. Dans l’autobus : contrôle d’identité. Les papiers d’Albert laissent paraître leur séjour dans l’eau. Il dut aller s’expliquer au commissariat. Il comprit que la police, en zone non occupée, observait et appliquait les instructions de Vichy, en signalant aux autorités nazies les Mosellans et les Alsaciens et aussi en les arrêtant. C’est peut-être en voyant la détresse d’Albert et aussi en vérifiant que l’adresse du commissaire Wenger à Fort-Barraux était vraie que la décision de relâcher Albert fut prise à Bourg-en-Bresse.
Monsieur Wenger était Alsacien, il conseilla Albert qui, début janvier 1942 quitta Fort-Barreaux pour Tarascon où il s’engagea dans le 10e Régiment d’Artillerie Coloniale. Il quitta ainsi la France pour Marrakech au Maroc.
Le 15 août 1944, avec la 1re armée Albert débarqua en Provence. Lors des combats, il avait une indicible peur de faire feu. Son frère était incorporé de force dans les armées nazies. Il était peut-être en face de lui. Après la libération de l’Alsace, ce fut l’occupation de l’Allemagne et le départ pour l’Indochine.

Ce résumé a pour but essentiel - en plus de raconter à trop grands traits hélas, le courage d’un jeune Français âgé de 20 ans – de montrer la vie en Alsace-Moselle germanisée, et combien il était dangereux de refuser l’incorporation de force dans les armées hitlériennes.

Albert pressentait l’incorporation de force décrétée en août 1942 par le Gauleiter Wagner, car à deux reprises, il nous a dit : « ils ne m’ont pas eu ».
Albert nous a quittés le 17 janvier 2015.

A notre grand regret, l’ombre du nazisme marche dans la pénombre de l’ignorance voulue de notre Histoire. Les réalités sur Schirmeck et le Struthof sont en grande partie ignorées.

Voilà pourquoi, nous prenons la liberté de conseiller :

  • PROFESSION BOURREAU de Jean-Laurent VONAU Éditions la Nuée Bleue
  • SCHIRMECK de Jacques GRANIER Éditions des DNA
  • GOMMÉES DE L’HISTOIRE (Incorporation de Force féminine) Marlène ANSTETT Éditions du Signe.)

Nicole Aubert et Jean Bézard - SNIFAM


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