Parqué comme du bétail par les Américains

Article de Hervé de Chalendar paru dans « L’Alsace » du 13.10.15 et transmis par Richard Klein

mardi 13 octobre 2015 par Nicolas Mengus

Il y a 70 ans, le Reich allemand avait capitulé depuis cinq mois, mais ce n’était pas encore la fin des souffrances pour tous. Incorporé de force dans les Waffen SS, André Haas, de Muespach, se trouvait alors dans un camp de prisonniers tenu par les Américains. Parce qu’il était SS malgré lui, il devait dormir dehors, dans un trou qu’il s’était creusé.

André Haas est de la classe alsacienne maudite : celle de 1926. Celle qui, souvent, s’est retrouvée incorporée de force dans la Waffen SS. Quand il est parti malgré lui sous cet uniforme terrible, il n’avait que 17 ans. Il en a 89 depuis vendredi et il vit toujours, avec son épouse Marie-Louise, dans la maison paternelle de Muespach. André a subi une attaque cérébrale à l’automne 2010. Il n’est plus en mesure d’évoquer ses souvenirs de guerre, mais le traumatisme demeure : il lui arrive de citer le nom d’Adolf Hitler devant les aides-soignantes…

Heureusement, cet homme qui a mené la carrière paisible d’un employé de bureau dans une société de transports, à Saint-Louis, avait couché par écrit, sur une dizaine de pages manuscrites, un résumé de son parcours durant la Seconde Guerre. Et, surtout, deux mois avant son attaque, sa nièce et filleule, Marie-Line Allen, avait procédé à une interview filmée dans le cadre d’un projet scolaire en Californie, où elle enseigne le français (lire ci-dessous). Dans cet entretien d’une heure, sautant souvent du français au dialecte, André raconte cette période comme il ne l’avait sans doute jamais fait. Avec franchise, pudeur et émotion. « Je crois qu’avec l’âge, il avait besoin de parler et, d’une certaine manière, de se faire pardonner » , confie aujourd’hui sa filleule. Car même quand on n’y est pour rien, il est parfois difficile d’échapper au sentiment de culpabilité…

« 30 kilos 400… »

Nous reprenons aujourd’hui des extraits de ces témoignages d’André, issus de ces deux sources : son texte manuscrit et la vidéo de Marie-Line. Subjectifs, certes, mais d’abord sensibles, tous les souvenirs de ces témoins de l’horreur doivent être écoutés. Ceux d’André ont l’intérêt supplémentaire d’aborder des aspects peu évoqués, comme le fait d’avoir été témoin de massacres (lire ci-contre) et le sort réservé aux Malgré-Nous SS à la toute fin de la guerre. Car il y a tout juste 70 ans, si l’Allemagne nazie avait capitulé depuis cinq mois, André et certains de ses camarades étaient encore loin d’être au bout de leurs peines.

« À partir du 1er octobre 1945 , témoigne ainsi André, j’ai eu le contact, le triste contact, avec les Américains… Je me suis retrouvé dans un camp à Heilbronn, dans le Bade-Wurtemberg. C’était un camp analogue au Struthof. Nous étions 30 000 soldats enfermés là-dedans, dont 800 SS. Mais alors que les prisonniers issus de la Wehrmacht étaient logés dans des baraques, ceux de la Waffen SS devaient dormir dehors : nous étions comme du bétail… Pour nous protéger, on avait juste une pelle pour creuser un trou, deux couvertures et une bâche. Ça a duré comme ça tout le mois d’octobre. Heureusement, le temps était clément et presque sans pluie… La nourriture ? C’était ce qu’on donne aux cochons, on ne peut pas dire autrement ! Deux ou trois cuillères d’un mélange de betteraves, de pommes de terre crues, de pain… Juste assez pour faire revenir la souffrance de la faim. Les Américains voulaient punir les SS ! Pour eux, c’étaient les plus grands des meurtriers. Ils n’imaginaient pas qu’il pouvait y avoir dans le lot des incorporés de force alsaciens et lorrains, là contre leur gré… »

À compter du 1er novembre 1945, André s’est retrouvé dans un autre camp, à Darmstadt, dans des conditions plus décentes : « On dormait dans des tentes de 16 hommes. La Croix-Rouge est passée à la mi-novembre pour nous faire remplir des formulaires, afin de prévenir nos familles. Mais, quand il s’agissait des SS, les Américains ont retardé l’envoi de ces courriers… Finalement, on a pu être libérés en février grâce à une délégation militaire française, qui a expliqué notre cas aux Américains. »

Ce n’est donc qu’en février 1946, soit neuf mois après la victoire alliée du 8 mai 1945, qu’André a pu rentrer en Alsace. « Au Wacken, à Strasbourg, on nous a donné des vêtements civils et on a été examinés par des docteurs. J’ai été pesé trois fois, et, je ne le croyais pas, mais ça a été confirmé trois fois : je pesais 30 kilos et 400 grammes. J’avais 19 ans et demi… Je suis revenu dans mon village le 3 février, un dimanche, le jour de la fête patronale, la Saint-Blaise ! Personne ne savait que j’étais vivant et je suis apparu… Pendant longtemps, je n’ai pas pu manger normalement : je devais manger très peu, sinon j’aurais pu mourir… »

« Mourir une fois, ou survivre tous les jours »

A-t-il alors raconté facilement ce qu’il venait de vivre ? « J’ai dit des choses avec le temps… Mais il est impossible de comprendre à quel point c’était horrible quand on ne l’a pas vécu corps et âme ! Avoir vu tous ces morts, être toujours dans l’angoisse du jour d’après, toujours entre la vie et la mort… Dans la guerre, on sait à l’avance qu’on va vers le malheur ! Des fois, on ne réalisait qu’au matin qu’on avait dormi sur des cadavres, tellement on était usés… Il n’y a que deux choses pendant la guerre : mourir une fois, ou survivre tous les jours. »

Nous sommes allés saluer André, à Muespach, avant de publier son témoignage. Il n’a rien ajouté à ce qu’il avait déjà dit et écrit, mais il a eu la lucidité de lancer ce dernier message : « J’espère que ça n’arrivera plus ! »

Source : http://www.lalsace.fr/haut-rhin/2015/10/13/parque-comme-du-betail-par-les-americains


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