Incorporées de force

Les malgré-elles, marque déposée depuis 2010

Article paru dans les DNA du 13.5.15 et transmis par Yves Scheeg

mercredi 13 mai 2015 par Nicolas Mengus

Des élèves de 3e de Molsheim, dans le cadre d’une mini-entreprise visant à créer un support multimédia sur l’incorporation de force en Alsace, ont récemment été confrontés à une découverte qui, depuis, suscite quelque émoi chez les historiens…

Alors que ces jeunes et leur professeure chargée de projet s’assuraient de la libre utilisation des documents réunis au cours de leurs recherches, ils ont été rendus attentifs par l’un de leurs partenaires, le Mémorial de l’Alsace-Moselle, au fait que l’expression « Les malgré-elles » employée communément pour désigner les Alsaciennes incorporées de force sous le IIIe Reich, était déposée à l’Institut national de la propriété industrielle (Inpi) depuis 2010. En clair, c’est devenu une marque, dont la propriétaire est Annie Barbier.

Vivant à Paris, elle-même fille d’incorporée de force, elle est l’auteur d’un documentaire en 1999, suivi d’un livre deux ans plus tard, qui furent les premiers à mettre en lumière, à travers de nombreux témoignages recueillis, le sinistre destin de ces quelque 15 000 femmes envoyées au Reicharbeitsdienst, au Kriegshielfsdienst ou dans la Wehrmacht.

Ces deux productions ont ainsi contribué à populariser l’expression « malgré-elles », conçue alors par l’auteur par analogie avec celle déjà existante de « malgré-nous », qui servait surtout jusque-là à parler des incorporés de force hommes.

La réalisatrice, par ailleurs, a co-scénarisé un téléfilm de fiction — également intitulé Malgré-elles — diffusé sur les petits écrans en 2008 ; c ’est justement suite à ce tournage qu’elle a pris l’initiative de faire enregistrer le terme à l’Inpi, indique-t-elle.

« Pas dans le thème »

En ce début 2015, donc, la professeure molshémienne a écrit à la propriétaire de la marque pour savoir si ses élèves pouvaient faire figurer la formule « les malgré-elles » dans leurs clés USB (leur projet traite de l’incorporation de force en compilant témoignages filmés, documents, chanson, poèmes, etc. ; il est destiné à être vendu à une centaine d’exemplaires). Réponse : « Non, au motif qu’on n’était pas dans le thème », rapporte l’enseignante. « Je pense qu’elle a peut-être lu mon mail trop vite… » Mais Annie Barbier motive sa décision : « Je trouve ça très bien d’avoir des projets ; mais là, ce n’était pas opportun, ça n’avait rien à voir avec la dénomination “malgré-elles” ».

Suite à son documentaire et son livre, souligne-t-elle, « ce nom qui n’existait pas auparavant a été utilisé tous azimuts ». D’où une volonté de « le protéger » de la part de celle qui se sent « un peu la dépositaire de la mémoire de ces femmes » et dit avoir agi ainsi « par respect » pour elles : « Que ressentiraient-elles par exemple si une entreprise, demain, choisissait de s’appeler comme ça ? »

Limites ?

Ce dépôt de marque (pas sans rappeler, dans un tout autre contexte, celui d’« Elsass frei » qui avait provoqué le débat il y a quelques mois) était jusqu’à présent passé inaperçu.

La plupart des spécialistes aujourd’hui interrogés, découvrant du même coup son existence, évitent de s’aventurer sur le terrain juridique et privilégient un point de vue historique. Comme Marlène Anstett, éminente connaisseuse du sujet, qui indique « préférer personnellement à cette expression [ malgré-elles ] celle d’incorporées de force, car c’est une qualité qui a été, de fait, accordée ».

Idem pour l’historien Nicolas Mengus, l’un des premiers à avoir eu vent du refus opposé aux élèves et à s’en être ému ; lui va plus loin, estimant que ce cas « pose la question des limites de la propriété intellectuelle et de savoir jusqu’où on peut aller pour s’approprier des termes d’usage courant ou historique. Si par exemple je déposais Wehrmacht ou nazi et que j’en interdisais ensuite l’usage ? », interroge-t-il.
Dans le monde de la mémoire régionale, d’autres personnalités se montrent aussi très critiques sur les raisons qui, selon elles, auraient pu conduire l’intéressée, sur un sujet aussi sensible, à vouloir « privatiser » cette expression. Mais Annie Barbier s’en défend et l’assure : « Si un historien souhaite faire des recherches, bien sûr qu’il est libre d’utiliser cette notion. Le nom malgré-elles est disponible ; n’importe qui peut l’utiliser, en me demandant l’autorisation ».


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 382 / 1534132

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Actualité  Suivre la vie du site Revue de presse   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.17 + AHUNTSIC

Creative Commons License

Visiteurs connectés : 31