LETTRE OUVERTE AU DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : CHARLIE HEBDO 26 JANVIER 2015

1998 - 2015 : « Bienvenue au club »

par Gérard Michel, président de l’OPMNAM

mardi 27 janvier 2015 par Nicolas Mengus

Il y a 17 ans, « Charlie Hebdo » faisait polémique en Alsace. Sous le titre « Déficit de communication chez les langues régionales », un dessin de Riss avait pour fond le village d’Oradour-sur-Glane, théâtre le 10 juin 1944 du massacre de 642 personnes perpétré par la division Waffen SS « Das Reich ». 14 Alsaciens sur 150 soldats (un engagé volontaire et 13 « Malgré-Nous ») furent jugés et condamnés à Bordeaux en 1953, malgré l’absence, au tribunal, des principaux commanditaires...

Cher « Charlie Hebdo »,

Tu es mon canard préféré quand tes couvertures me parlent, tu es aussi le papier peint dans mon bureau, bref je vis avec toi ou tu vis chez moi, c’est comme tu veux. Cela étant il faut que je revienne sur ta caricature, concernant les langues régionales parue en 1998.

Tu me comprendras, je suis l’orphelin d’un père alsacien, un Malgré-Nous.

A l’époque, comme lecteur, j’avais avalé la couleuvre, une de plus générée par l’absence d’enseignement dans les programmes d’histoire de notre Education Nationale, celle qui occulte les drames que notre région a subis depuis 1871.

Mais, aujourd’hui, je peux te dire « Bienvenue au club », la menace mortelle d’une arme était chez vous une vague inconnue, jusqu’a ce fameux 7 janvier 2015 . . . Or c’est précisément le sort de nos pères, de nos cousins, de nos frères, que vous avez vécu ces jours-ci. Quand vous aviez décidé, en 1998, de vous défouler sur les provinces de France et leurs langues régionales, des sujets tout cuits du cochon pour les Bretons, du taureau pour les Basques, ce n’était pas original, mais on a bien ri quand même. Et pour les Alsaciens vous auriez pu choisir une cigogne ? Non ce fut insidieusement Oradour-sur-Glane, en glissant au passage une hérésie dans la légende (la « Das Reich » aurait été constituée majoritairement d’Alsaciens...). Ce fut pour nous un coup de couteau dans le dos, un de trop.

Aujourd’hui “Bienvenue au club” donc, depuis que les islamistes ont contraints la pauvre Corinne, une arme automatique dans le dos, d’ouvrir la porte de vos locaux moyennant le code qui leur faisait défaut. La dessinatrice s’est executée de peur d’être exécutée sur le champ.... J’eusse préféré que ce choix diabolique fût tombé sur Riss, il eût pu jouer au héros, lui qui par ignorance avait, en 1998, si ignomineusement dépeint nos Alsaciens avec des tronches patibulaires affublées d’un groin.

Je n’ai envie ni de juger, ni de condamner les caricatures, juste de vous rappeler quelles furent les conséquences de l’incorporation de force dans les troupes nazies de 140 000 Alsaciens-Mosellans. Une saloperie rendue possible par le gouvernement de Vichy. Jamais assumé, jamais enseigné, l’abandon de notre province aux griffes des Boches qui fit des popuations alsaciennes et mosellanes autant d’otages livrés aux fauves.

Un peu d’histoire vous aidera à comprendre mon courroux. Heinrich Himmler et son ami le Gauleiter Robert Wagner, représentant de Hitler en Alsace, avaient conclu un marché pour regarnir la division « Das Reich », décimée en 1943 sur le front de l’Est en URSS et en Ukraine. Il fallait convaincre Hitler d’incorporer de force, des Alsaciens dans une unité de Waffen SS. Adolf, en dépit des objections du maréchal Keitel, s’étant rangé du côté de Himmler, allait obliger la moitié de la classe 1926, soit environ 2500 gamins, à rejoindre sous la contrainte, les régiments Waffen SS. La division « Das Reich », mise au repos à Montauban, reçut ainsi des garçons d’à peine dix-huit ans, donc mineurs au printemps 1944. Vite instruits au maniement des armes, les voilà jetés dans la guerre. Pour certains ce fut Tulle, pour d’autres la remontée vers les plages du Débarquement. Etaient-ils déjà des mercenaires sanguinaires le 10 juin 1944, je vous le demande ? Ils n’avaient jamais connu le front et très peu eurent l’occasion de déserter vers le maquis du Limousin rouge. Ils ont déserté massivement en Normandie, grâce à l’aide et au courage du peuple normand.

Pourquoi s’étaient-ils laissés incorporer de force ?

Contrairement aux zones occupées de la France, l’Alsace et la Moselle furent purement et simplement ANNEXEES, ce qui veut dire contraintes illégalement aux lois allemandes, notamment la Sippenhaft qui exerçait sur la famille de terribles représailles. En cas de refus à l’Incorporation de force d’un Alsacien ou d’un Mosellan, de désertion avérée, d’évasion ou de désobéissance aux ordres, les tribunaux d’exception nazis les ont jugés, condamnés et exécutés. Leurs familles furent transférées en Silésie dans les quarante-huit heures, voire déportées vers les camps d’internement SS de Schirmeck, du Struthof/Natzweiler ou de Ravensbruck. A cette double peine barbare s’ajoutait la spoliations de leurs biens. Fermes, commerces ou maisons furent purement et simplement volées par les nazis et vite réoccupées par des populations transférées. Le déplacement des peuples étant une arme bien connue des dictateurs : Staline fit crever de faim des millions de gens par cette méthode.

Je vous le demande, quel pére ou quel fils pouvait abandonner sa femme, ses enfants, sa maman, sa grand-mère sa petite sœur aux griffes des nazis ?

Ces Incorporés de force sont partis, abandonnés, révoltés, la tête basse, pour nous laisser vivre, pour nous protéger ou nous donner la Vie une deuxième fois, comme ce fut mon cas.

Jamais je ne pourai accepter que l’on puisse les traîner dans la boue.

Je n’avais pas pardonné la caricature de Riss en 1998, mais je vous accorde mon pardon à présent. Maintenant que vous faites partie du club des hébétés, des sans voix, des meurtris à jamais. Je vous serre dans mes bras comme mes frères et soeurs et vous engage de retrouver la force de combattre l’ignorance et la bêtise.

Gérard MICHEL

Président de l’Association des Orphelins de Pères Malgré-Nous d’Alsace-Moselle


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