Édition

« Profession : bourreau »…

lundi 13 mai 2013 par Nicolas Mengus

Après s’être intéressé en tant que juriste au procès de Bordeaux, puis à l’épuration en Alsace et au Gauleiter Wagner, Jean-Laurent Vonau s’est penché sur 10 procès, tenus de 1946 à 1958, en Allemagne et en France, devant des tribunaux militaires ou civils. Mais malgré l’atrocité des faits reprochés aux commandants et gardiens des camps de Schirmeck et Struthof, les décisions de justice furent en dessous de ce qui était attendu par les déportés survivants et par l’Alsace.

Après le procès (raté car le drame de l’annexion de fait et de l’incorporation de force n’avait pas été mis en évidence) du Gauleiter Wagner, après les procédures décevantes de l’épuration, cette série de procès allait-elle réhabiliter l’action de l’administration de l’État français chargée de dire le droit ? Hélas, la réponse de l’auteur qui livre son troisième ouvrage axé sur les années noires de l’Alsace et leur traitement par la justice est négative. Malgré l’instruction qui mit pourtant au grand jour un niveau jamais atteint de sadisme, le résultat n’apporta pas à la population des raisons de se croire comprise par les représentants de la France. Car, condamnés à mort lors en 1946 et 1947, des tortionnaires du camp de Schirmeck ne le furent plus en 1953. Idem pour les bourreaux du Struthof dont les condamnations à mort de 1954 et 1955 ne furent pas suivies d’exécution. Pire : les bourreaux condamnés furent libérés au plus tard en 1960. « A coup sûr, cette Justice a été sous influence » n’a pas peur d’écrire l’auteur. Explications : d’une part, le poids de la politique extérieure de la France avec l’Allemagne d’Adenauer et d’autre part, une certaine transformation de l’opinion publique voulant « tourner la page »...

Pourtant, de tous les livres de J-L Vonau, c’est certainement celui-ci le plus effrayant à lire. Car le juriste se transforme en écrivain pour rendre compte, comme si le lecteur était dans la salle d’audience, des dialogues entre témoins et accusés. Les témoins décrivent des scènes d’horreur : cadavre de fillette de 6 ans aux dents défoncées par des gardiens devant le crématoire du Struhof, cris d’un jeune Polonais de 13 ou 14 ans « Mama, Mama » dans sa cellule avant l’exécution, chiens mordeurs lancés contre deux jeunes Alsaciens de 17 ans après une tentative d’évasion du camp de Schirmeck suivie de la mise à mort, détenus obligés, la nuit de Noël 1942, de se rouler dans la neige comme un rouleau compresseur humain, gardien urinant sur des déportés grièvement blessés, etc... Aussi lâches qu’ils avaient été monstrueux, les responsables de camps et gardiens SS nient vigoureusement ou minimisent leur absence totale d’humanité. Les familles des victimes sont scandalisées, effondrées. Elles le seront aussi en 1954 quand le préfet Demange met le feu à la plupart des blocks du camp du Struthof, pourtant classé en 1950 Monument Historique, comme le village d’Oradour-sur-Glane bien préservé lui. Les proches des déportés assassinés furent aussi consternés quand, à partir de 1955, le camp de Schirmeck fut rasé, le terrain découpé en parcelles et vendu pour des maisons individuelles. On aurait voulu gommer ce qui avait dramatiquement singularisé le sort de l’Alsace qu’on ne s’y serait pas pris autrement... Jean-Laurent Vinau en appelle donc au témoignage (son livre en est un très fort) pour rendre plus compréhensible au reste de la France cette « tragédie dont le dernier acte est inachevé ».

Marie Goerg-Lieby

Jean-Laurent Vonau, « Profession : bourreau », Les procès des tortionnaires des camps de Schirmeck et du Struthof, La Nuée Bleue, 280 pages, 22 €, nombreuses photos.


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