Moselle

DES MOSELLANS DEPORTES A STRIEGAU ET A BRESLAU : LA FAMILLE KLEIN, DE FAMECK

Souvenirs de Marie-Paule Klein mis en forme par son fils Bernard Gilhodes

jeudi 3 janvier 2013 par Nicolas Mengus

C’est une histoire presque banale, une histoire comme des dizaines d’autres, dans le cheminement de la guerre. En 1939/40, la famille Klein vit tranquillement dans un petit village de Lorraine, Fameck, à proximité de la frontière allemande.

Elle se compose de Eugène Klein né le 22 septembre 1890 à Rangevaux, marié à Hélène Léonard en 1889 à Manom. Ils ont 5 enfants, tous nés à Fameck : Lucien, né le 1er décembre 1920 et décédé en 2000,
Eugène, né le 3 juillet 1922 et décédé en 2005, Emilienne, née le 27 mai 1924 et décédée en 2007, Marie-Paule, née le 14 mars 1926, et Gaston né le 4 novembre 1930 et décédé en 2010.

Le père de famille travaille à l’usine De Wendel en temps que métallier et possède quelques animaux domestiques.

L’axe principal de ce village est la rue Nationale (avenue Jeanne d’Arc actuellement) où demeure cette famille et beaucoup de leur parenté. Les enfants suivent une scolarité normale. Hélas, les hostilités entre la France, l’Allemagne et l’Europe entière vont bouleverser à jamais le bonheur de cette famille. La guerre s’installe depuis plusieurs mois, l’oppression se fait de plus en plus virulente avec les ambitions expansionnistes du parti nazi.

Les frères ainés Lucien et Eugène refusent de servir l’armée allemande, et participent après 1940 à des actions concernant l’évasion de réfractaires et de prisonniers désireux de passer en zone libre ; Marie-Paule participe aussi, entrainée par ses frères.

Passeurs et réfractaires

Les deux frères décident en 1941 pour l’un, 1942 pour l’autre, de quitter la Lorraine : Lucien rejoint Toulon et s’engage dans la marine. Eugène, lui, rejoint la ville de Bergerac en Dordogne où déjà de la famille a trouvé refuge. Marie-Paule reste à la maison et continue le soir ses activités clandestines via un réseau, avec sa mère comme complice. De temps en temps, quand le risque est trop grand, elles hébergent chez eux des prisonniers avant de les confier à des passeurs afin de rejoindre la zone libre. Dans la maison ne restent donc que les parents, Emilienne, Gaston et Marie-Paule.

Le 15 janvier 1943, le père, Eugène, est arrêté et emmené par la gestapo, peut-être à cause de leurs activités patriotes ; il ne reverra plus sa famille.

Neuf jours plus tard, le 23 janvier 1943, une nouvelle descente de la Gestapo embarque la mère, Hélène, et ses deux enfants Gaston (13 ans) et Marie-Paule (17 ans). Seule Emilienne échappe à la rafle étant absente à ce moment là ; elle est recueillie par son oncle Charles et Susanne Klein, demeurant aussi à Fameck.

La famille vient d’exploser en huit jours et plusieurs autres familles subissent le même sort dans le village et aux alentours.

Déportés en Haute-Silésie

Emmenés par les Allemands, ils sont embarqués dans des wagons à bestiaux ; là, ils retrouvent des membres de leur famille. Après maintes péripéties, ils sont dirigés vers Striegau, en Haute Silesie. Ils sont tous les trois ensembles et certaines personnes des villages autour de Fameck font partie du groupe.

Au début de sa captivité, Marie-Paule travaille dans les champs d’une ferme agricole et sa mère est affectée aux différentes corvées de cuisine du camp. Au bout de 6 mois, ils sont séparés et Marie-Paule reste seule à Striegau et doit aller travailler soit dans une fabrique de munitions à Lamouna ou creuser des tranchées anti-char avec d’autres détenus tchèques et polonais aux alentours de Gross-Rosen.

La mère et son fils sont envoyés dans un camp à Breslau, non loin de là. Gaston se souvient des brimades, du froid, de la faim, de la chasse aux punaises qui envahissaient leurs literies. Pratiquement deux années s’écoulent ainsi.

Libérés par les Soviétiques

Début février 1945, après 25 mois de déportation, l’avancée de l’armée russe se précise. Hélène et son fils Gaston s’échappent de Breslau et tentent de gagner le camp de Striegau afin de rejoindre une partie de leur famille et des amis. Peine perdue.

Les Russes libèrent le camp de Breslau le 23 février et, début mars 1945, celui où se trouve Marie-Paule. Tous les détenus sont pris en charge par les Soviétiques qui continuent leur avancée sur Berlin.

Cette nouvelle situation dure plusieurs semaines pendant lesquelles les intéressés furent maintenus sur place dans l’attente d’un rapatriement. Enfin, le 4 mai 1945, ont lieu les opérations en vue d’un rassemblement des prisonniers français à Damslau pour un retour en France.

Le 6 mai, au cours d’un déplacement qui s’effectue à pied près de Damslau, Marie-Paule s’éloigne du groupe avec lequel elle marche, pour prendre un sentier et saute sur une mine ! Sa vie vient de basculer ! Elle vient tout juste de retrouver la liberté, elle a 19 ans. Dans un désarroi physique et moral elle reçoit les premiers soins d’une antenne hospitalière russe qui suit ses troupes. Un chirurgien russe la prend en charge et l’ampute de la jambe droite au deux tiers supérieur de la cuisse.

Au lieu de retrouver son pays, elle fait marche arrière dans un centre hospitalier russe où elle est hospitalisée au vu de la gravité de sa blessure et du nombre d’éclats qu’elle a dans ses chairs.

La Moselle retrouvée

De leur coté, la mère et Gaston, qui n’ont pu rejoindre Marie-Paule, sont rapatriés dans un camp à Liegnitz et, de là, évacués vers la France. Ils arrivent à Hayange, en Moselle, le 6 juin 1945, 28 mois après en être parti, ayant toujours l’espoir de retrouver le père à la maison.

Durant les mois suivants, Marie-Paule poursuit sa convalescence dans un hôpital russe. Pendant cette période, on lui confie deux petites filles, natives de Metz, Lucette et Monique Batt, âgées de 8 et 6 ans, elles aussi blessées et ayant perdu leurs parents dans les bombardements. Lorsque sa blessure de l’amputation fut consolidée et qu’elle a été jugée transportable, Marie-Paule est remise aux autorités françaises à Berlin et rapatriée par avion sur Paris, en compagnie des deux petites filles. Elle rejoint la Lorraine et son village le 15 septembre 1945, après 32 mois d’expatriation et mutilée pour la vie.

A son arrivée, c’est la joie : beaucoup la croyaient disparue. Elle retrouve une partie de sa famille et apprend que son père n’est pas revenu et qu’un des ses cousins est décédé en captivité. Eugène, le père, a été fusillé à Witten, en Allemagne, le 19 mars 1945. Ces cendres ont étés exhumée du cimetière de Witten et ré-inhumées, avec cinq de ces camarades, au cimetière de Strasbourg-Cronenbourg (tombe collective n° 20 carré D rangée 1) le 27 février 1953.

Durant les mois qui suivent, Marie-Paule se remet petit à petit de son malheur entourée des siens. En 1948, elle intègre le centre de rééducation et de formation de Limoges où elle fait la connaissance de Henri Gilhodes, amputé du travail. Ils se marient le 20 mai 1949. Je suis né le 22 mars 1951, fils unique. Mon père décède en juin 1980, ma grand-mère en 1975, et mes oncles disparaissent à leur tour. Ma mère, Marie-Paule, va avoir 87 ans et vit toujours à Millau, dans l’Aveyron, auprès des siens. Sa mémoire lui fait parfois défaut, mais elle n’oublie pas les souvenirs marquants de cette période tragique. Le 11 novembre 1981, elle est décorée de la Croix de Chevalier dans l’Ordre National du Mérite et, le 14 juillet 2003, elle est nommée au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur.

Bernard Gilhodes, fils de Marie-Paule Gilhodes-Klein, à Millau le 3 janvier 2013.


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