1942-2012

MALGRE TOUT - 25 AOUT 2012, par Pierre CARMODY

mardi 25 septembre 2012 par Nicolas Mengus

Malgré-Tout - 25 août 2012

« Ah, Rémi ! Ça fait si longtemps qu’on ne s’était pas vus. Soixante-cinq ans ? Au moins. J’ai eu du mal à te remettre, au début, mais je suis content que ce soit toi. Tu te rappelles notre jeunesse ? Le Gauleiter Wagner qui avait déclaré l’incorporation de force des alsaciens dans l’armée allemande ? Et nous, deux jeunes crétins qui nous sommes enfuis, pensant échapper à la Gestapo. On a pleuré lorsqu’ils nous ont découvert dans le train vers les Vosges, cachés derrière des caisses de vin de blanc. Ils voulaient enfermer nos parents. Alors bien sûr, tu m’as dit qu’on ne pouvait pas faire ça. Moi, de parents, je n’en avais plus, mais ça marchait aussi pour les grands-parents. Alors, on est parti avec eux. C’est ce jour-là que nous sommes devenus allemands officiellement, en étant obligés de signer nos noms dans la Wehrmacht. Puissance défensive, tu parles ! »

« On a été séparé au camp d’entraînement, pendant quelques mois, mais on s’est retrouvé dans le train comme les deux mêmes jeunes crétins d’avant. Mais entraînés, cette fois, avec des fusils dans nos mains. On nous a envoyé sur le Front de l’Est, bien sûr. Le régime nazi avait trop peur qu’on se tire du côté des français. Je sais que tu voulais y aller, toi. Moi, Pétain me faisait peur, je voulais quitter l’Europe. Mais nos espoirs étaient loin, alors. On a été mis en garnison dans quelques camps à l’Est, et ensuite… Tu te rappelles, Rémi ? Ils nous ont dit qu’on ne reviendrait sûrement pas. Ils nous ont envoyés en renfort à la bataille d’Orel-Belgorod. La Bataille de Koursk, un front en saillant de plus de vingt-trois mille kilomètres carrés. »

« Neuf cent mille hommes, dix mille canons et mortiers, plus de deux mille avions et deux mille cinq cent chars pour le Reich. Et du côté russe, bien plus encore : trois mille trois cent chars, une armée d’infanterie qui regroupait un million trois cent mille hommes, dix neuf mille canons et mortiers. C’est ce qu’on nous a dit par la suite. Tu imagines si on avait su ça ce jour-là, Rémi ? Deux millions de combattants sur un front long de deux cent soixante-dix kilomètres ? On se serait tiré, que personne n’aurait rien su. Mais si loin de chez nous, comment aurait-on pu ? »


Coll. Bundesarchiv.

« Alors on s’est battu pendant trois semaines entières. On tenait sur les nerfs, on n’avait rien à manger, mais à boire en quantité. La neige… Les chars s’embourbaient, glissaient, tombaient en panne. Dans mon unité, on était trente. Un mortier est tombé un beau matin sur ce qu’il restait de vivant. Et tout d’un coup, il ne resta plus que mon lieutenant et moi. Alors on a pris un canon motorisé, et on a démonté le canon pour ne pas surcharger le moteur. Il y avait des cadavres partout. La neige était toute rouge. La couleur des vainqueurs. Notre fuite vers l’ouest a duré quatre jours. Mon lieutenant était un paysan de la Pfalz. Il avait une centaine de têtes de bétail chez lui. Un jour, il m’a dit qu’il était comme moi, incorporé de force dans ce régime de fous, et qu’il aurait de loin préféré rester chez lui à s’occuper de sa famille et de ses vaches. Un soir, nous avons tenté la traversée d’une rivière, mais notre engin de fortune s’est embourbé. On a poussé et tiré pendant une heure. La nuit tombait et, dans notre effort, nous n’avons pas remarqué la tourelle d’un char KV-1 camouflé dans la forêt. À l’intérieur de l’habitacle, ça gueulait en russe. Des voix de femme ! Rémi, tu imagines ? Des femmes ?! Elles ont tiré au canon de 76 sur deux types qui n’avaient plus que leur fusil. J’ai plongé dans la boue de la rivière. Mon lieutenant eut moins de chance : il fut coupé en deux par l’explosion de notre engin. Je suis resté dans la boue, complètement sonné. Comme la nuit tombait, les furies russes ne se sont pas approchées et ont continué leur chemin. Je me suis caché trois jours dans la forêt. C’est là qu’on s’était revus, Rémi. »

« Je t’avais dit « Viens, on va se rendre aux Russes, tout est perdu ». Tu m’avais répondu « Hors de question, ils vont tous nous tuer, je marche vers l’Allemagne ». Je t’avais supplié de rester : j’avais bien écouté les bandes que passaient les russes depuis leurs puissants hauts-parleurs ! Je savais les mots qui signifiaient qu’on se rendait. Tu as haussé les épaules et tu es parti. Et ton nom a été rajouté au monument aux morts de notre village quand nous sommes rentrés. Je me suis rendu, ai passé quatre ans dans un camp de travail à Tambov. Là-bas, les blessés sont morts dès les premières semaines. Et les plus faibles sont morts de froid assez rapidement. Tous ont fini dans les fosses communes. La galère que ça a été pour leur faire comprendre que j’étais français, malgré mes papiers allemands. Même ma langue alsacienne travaillait contre moi. Heureusement, j’y ai retrouvé beaucoup d’Alsaciens, et ils ont enfin vu que notre cas n’était pas isolé. Je suis rentré en Alsace en 1947, pour essayer de recommencer une vie, à 21 ans. J’ai pas pu. Alors je me suis engagé dans l’armée française, histoire de laver cette saleté d’uniforme qui nous collait à la peau. Un costume remplacé par un autre. C’est mieux que rien. Et toi, Rémi ? Qu’est-ce que tu as fait, ensuite ? »

Le monument aux morts reste muet. Les noms le toisent de leurs lettres dorées sur fond de marbre noir. L’ironie du « Mort pour la France » le fait sourire. Pour ceux de l’intérieur, il sait qu’il restera un collabo, pour toujours. Tant pis. Ils ne comprendront pas. Pas tous, du moins. Dans quelques minutes, un officiel viendra lui demander s’il est prêt pour la cérémonie. Comme chaque année, il ravalera un accès de rage face à l’attention feinte de ceux qui ne voient plus là qu’un acte politique. Un folklore du souvenir. Mais c’est la seule tribune qu’il leur reste. S’il est prêt.

« Prêt, Rémi ? Hum. On n’était pas prêts, tous les deux. J’ai eu de la chance, mais pas toi. Et finalement, on l’a toujours été, prêts. J’ai craint la fin chaque jour, chaque heure, pendant cinq ans, je pense qu’à 86 ans… Je me dois de l’être… D’être prêt à recracher dans l’œil de la Faucheuse, même si ça ne sert plus à rien. »

* Voir aussi le site de l’auteur : http://www.carmody.fr/


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