Captivité soviétique

Le retour des prisonniers de guerre français 1945-1952

Un article, paru en deux parties dans la « Voix de la Russie », de Laurent BRAYARD (avec son aimable autorisation)

lundi 7 mai 2012 par Nicolas Mengus

L’histoire de la Seconde Guerre mondiale est particulièrement bien connue, mais l’histoire des prisonniers français, internés ou capturés par l’Armée Rouge ainsi que leur retour en France est bien moins connue. Le destin des prisonniers français fut parfois malheureux, ils subirent les mauvais traitements inhérents aux goulags russes et autres camps de prisonniers, mais d’autres furent mieux traités et connurent un sort meilleur.

La victoire contre l’Allemagne nazie en 1945, fut obtenue au prix de lourds sacrifices pour tous les alliés, la Russie ayant à payer un tribut exorbitant suite aux erreurs du début du conflit mondial, commises par Staline entre 1936 et 1940. Nous allons bientôt commémorer dans le monde entier et particulièrement en Russie cette victoire contre une des pires barbaries et un des pires dangers que l’humanité ait eu à connaître jusqu’à ce jour. En France, nous connaissons bien tout ce qui a trait au débarquement et à la résistance, au Front de l’Ouest, nous connaissons également relativement bien l’histoire des héros de l’escadrille française Normandie-Niemen qui combattit dans les rangs de l’Armée Rouge, mais il en va autrement de tous ces français qui furent internés par les soviétiques dans des camps et qui furent rapatriés en France parfois lentement, en majorité entre 1945 et 1952.

L’Armée Rouge dans ses victoires et son avance, fut à même de délivrer nombre de camps de prisonniers de guerre français, les fameux Stalags qui avaient été construits pour certains loin, dans l’Est, aux confins des marches prussiennes. Plus de 2 millions de soldats français avaient été faits prisonniers dans la campagne éclair de mai-juin 40 et l’Armée Rouge libéra beaucoup de ces hommes. Egalement, et cela est beaucoup moins connu, de nombreux français, les Malgré-nous, ces alsaciens et ces lorrains qui furent enrôlés plus ou moins de force dans l’Armée allemande, furent faits prisonniers par les russes, sans compter les hommes bien plus troubles d’unités comme la LVF, la Légion Française contre le Bolchevisme, unité française levée en 1941 par la France de Vichy pour fournir de son propre chef un contingent de combattant français, qui ont servis sous uniforme allemand en Russie. Ou encore les engagés français de la Waffen SS, qui furent certainement très peu nombreux à être fait prisonniers mais qui combattirent notamment dans les tristes rangs de la 33e Panzer Grenadieren Charlemagne, une unité SS à recrutement français, dont les combattants furent parmi les derniers défenseurs du bunker d’Adolf Hitler à Berlin.

Toutefois, ces hommes furent des exceptions et des cas rares si nous considérons le nombre important de prisonniers français raflés par les allemands et de Malgré-nous alsaciens et lorrains enrôlés de force dans la Wehrmacht. Plus de 310 000 français furent officiellement internés par les Soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale, dont plus de 21 000 Malgré-nous fait prisonniers sur les différents champs de batailles du Front de l’Est qui furent par la suite remis à la France. Ces français furent libérés assez massivement dès 1945, mais beaucoup furent retenus et selon le désir de Staline les opérations de libération furent par la suite beaucoup plus longues et entravées par la pré-guerre froide puis par la Guerre Froide survenue avec les événements de Berlin et le Rideau de Fer en 1949. Durant cette période et jusque dans le milieu des années 50, des français continuèrent de rentrer en France, après des parcours tout à fait étonnants. Il était également très difficile aux Soviétiques de comprendre la différence entre un français et un alsacien Malgré-lui et un allemand tout court !

Nonobstant la visite chaleureuse du Général de Gaulle à Moscou en 1944, les relations franco-russes n’allèrent pas en s’arrangeant, Staline utilisant les prisonniers français comme monnaie d’échange, voire comme otages les prisonniers français. L’affaire du bataillon de cosaques de l’Armée Vlassov engagé dans la Légion Etrangère avait par ailleurs fait monter le ton. L’Armée Vlassov, portait le nom d’un général transfuge russe, qui fait prisonnier par les allemands était passé dans leur camp et avait fondé une armée « russe » dite blanche combattant à priori Staline et les communistes, mais qui de fait combattit les russes tout court. Ce bataillon, fait unique dans l’histoire de la Légion Etrangère fut enrôlé d’un seul bloc durant l’été 44, alors que l’Armée allemande était en pleine déroute. Des émissaires s’étant présenté à la Légion Etrangère pour un engagement de masse, il entra de fait dans la fameuse unité d’élite de l’Armée française. Scandalisé, Staline avait tapé du poing sur la table en menaçant de retenir les prisonniers français si les traîtres de l’Armée Vlassov ne lui étaient pas livrés. Ils le furent, la France n’étant pas en position de force, et furent sans doute passés par les armes sans autre forme de procès dès leur arrivée en Russie.

Quelques-uns notamment, firent également désirer leur retour en France, tel un membre de ma famille dénommé Auguste Cornaton et originaire de l’Ain. Marié à Marie Rigollet avant son départ pour l’Armée, Auguste Cornaton était né en 1905. Il fut fait prisonnier de guerre par les allemands et envoyé loin dans l’Est, où il fut semble-t-il employé, comme beaucoup d’autres, aux travaux agricoles dans les fermes. C’est ainsi qu’il refit sa vie avec une polonaise et que la libération du pays étant survenue par les troupes soviétiques, Auguste avait préféré couler des jours tranquilles avec son épouse polonaise et disparaître.

Seulement voilà, en France, son épouse française, Marie, l’attend et ayant vu tous les prisonniers français s’en retourner les uns après les autres, elle se met en quête de son mari… qui est retrouvé. La mort un peu dans l’âme, il faut bien le dire, Auguste s’en retourna en France mais ne put longtemps cacher la véritable raison de sa longue absence après la libération des prisonniers. Il avait par ailleurs eu de son mariage français deux garçons nés en 1925 et 1927, et malgré les promesses de retour à sa compagne polonaise, il ne fut pas long à céder à la douceur de son premier foyer et de sa terre natale. Il devait finalement se réconcilier avec son épouse et rester définitivement en France, laissant une femme avec un gros chagrin d’amour, là-bas loin dans l’Est.

Le cas d’Auguste ne fut pas rare, non pas dans sa double vie, mais dans l’installation de ces français qui firent souches en Allemagne, en Pologne, en Russie et s’installèrent pour de bon dans les régions où ils furent détenus prisonniers et où ils fondèrent ou refondèrent une famille. Pour d’autres, notamment pour les Malgré-nous, ce fut la tragédie des camps, comme celui de Tambov, où se trouvaient de nombreux français et où plus de la moitié des prisonniers laissèrent leur vie. Il semble que le dernier prisonnier français connu soit rentré en France seulement le 16 avril 1955, après avoir été utilisé comme nombre de ces camarades comme main d’œuvre de force. Un monument évoquant cette tragédie a été érigé à Riedisheim en Alsace en 2001, pour commémorer les 17 000 Malgré-nous français qui ne revinrent jamais des armées allemandes et des camps soviétiques.

Il a été dit que le Général de Gaulle ne fit pas assez pour libérer ces hommes, et que beaucoup de simples prisonniers raflés par les allemands furent considérés au même titre que les Malgré-nous. En ces temps difficiles de l’après-guerre, il est certain que la France n’avait pas envie de se souvenir d’hommes marqués pour certain du sceau de l’infamie, qui n’intéressaient plus personne à un moment où le monde entrait de surcroit dans les temps inquiétants et troubles de la Guerre Froide. Certains de ces hommes avaient combattus dans le mauvais camp contre leur volonté, d’autres par conviction de manière plus rare comme Guy Sajer qui écrivit plus tard son enrôlement dans son livre Le soldat oublié. Beaucoup d’autres encore n’étaient que de simples prisonniers de la débâcle de 40, ils furent tous témoins de la victoire de l’Armée Rouge et aujourd’hui comme hier n’intéressent plus personnes, témoins, acteurs et victimes obscures d’une guerre sans visage et traumatisante.

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