De l’évacuation à la Libération

MENGUS Paul

vendredi 22 décembre 2006 par Webmestre

Paul Mengus rassemble ici ses souvenirs de l’évacuation à Limoges, d’un père combattant dans les Vosges, de sa scolarité en Alsace annexée, de l’incorporation forcée de son frère aîné ou encore de la Libération.

« Pour le gamin de 6 ans que j’étais, la vraie guerre commença par l’évacuation, le 3 septembre 1939, à Limoges. Maman, fonctionnaire des PTT était affectée dans ce chef-lieu de la Haute-Vienne et devait donc s’expatrier avec ses trois enfants en emmenant sa mère, Papa ayant été incorporé depuis quelques semaines dans l’Armée française. Après de rapides préparatifs, nous voilà dans le train – Maman, Grand’Mère, Jean-Pierre (15 ans), moi-même (6 ans) et Claude (4 ans) – avec seulement quelques bagages à main.

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Soldats français capturés après la bataille du Donon en 1940. Le
1er soldat du 1er rang à partir de la gauche est, très certainement,
Auguste Mengus. (Coll. particulière)

Ce départ faisait suite à un premier « exercice », en 1938, où nous avions été évacués, de nuit, à Still (vallée de la Bruche) sur une charrette tirée par deux chevaux.

Entre-temps, nos parents mirent les objets de valeur (tels que tableaux, vaisselle en porcelaine, couverts en argent, etc.) en sûreté chez des viticulteurs de Blienschwiller. Bon réflexe au demeurant. Hélas, après guerre, ces gentils paysans leur déclarèrent que tous leurs biens avaient été volés (après enquête auprès de voisins, il apparut que rien d’autre n’avait disparu, ce qui peut corroborer la thèse du doute). Le dossier « Dommages de guerre » constitué en vue de remboursement fut rejeté. Pour quelles obscures raisons ce dossier n’était-il pas conforme pour répondre aux critères de spoliation ? Nous l’ignorons toujours.

Mais, revenons à Limoges où l’accueil fut mitigé. Mais peut-on en vouloir à des autochtones, sans doute peu au fait des questions de géographie et d’histoire de France, de ne pas accueillir à bras ouverts cette masse de « Teutons » ?

La Noël 1939 nous permit de revoir Papa venu en permission pour quelques jours en uniforme français. Il rejoignit ensuite son unité sur un front furtif et fut fait prisonnier par les troupes allemandes dans les Vosges, dans la région du Donon.

Volkschule et bombardements

Arrivé à la maison [1], la vue de l’uniforme français de Papa accroché au porte-manteaux, dans l’entrée, me rassura. Papa ne tarda d’ailleurs pas à nous rejoindre. Il avait trouvé un travail de vendeur/acheteur chez son frère aîné, Eugène, qui dirigeait une coopérative de cordonniers (cuirs et outillages), en attendant de trouver un emploi définitif.

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Les décombres de l’immeuble de la « Librairie Gangloff » au 20, place de la Cathédrale, le 25 septembre 1944 (coll. Archives Municipales de Strasbourg)

A partir de ce moment se mit en route une vie que chacun accommoda à sa façon, selon qu’il se sentait fort, faible ou simplement équilibré, selon qu’il était enfant, adolescent ou adulte.
Le sujet traité étant l’enfance, je me bornerais à l’évocation de quelques « souvenirs » restés en mémoire après presque six décennies.
Dès les premiers jours d’école – la Volkschule –, il fallut se rendre à l’évidence que la langue apprise à Limoges appartenait désormais au passé : le Hochdeutsch se substituait au français. Chaque matin, le premier quart d’heure était réservé aux commentaires du maître sur les victoires de l’Armée allemande sur les différents fronts ; la géographie n’avait plus de secret pour les petits Alsaciens. Si la majorité des membres de l’équipe enseignante était « sympa », il y avait tout de même un quarteron de Nazis qui, lors des différentes fêtes ou commémorations, assuraient leurs cours revêtus de leur uniforme du parti, la NSDAP (National Sozialistiche Deutsche Arbeiter Partei). Lors de ces cérémonies, la montée du drapeau à croix gammée, au mât planté au centre de la cour de récréation de la « Schoepflinschule », était effectuée en présence de l’ensemble des personnels et des élèves, le bras droit levé.
Les cours étaient bien souvent interrompus par le hurlement des sirènes annonçant le passage d’avions alliés, parfois accompagnés de bombardements, avec des rafales de mitrailleuses anti-aériennes lourdes et des détonations offertes par la DCA (Défense contre les avions) allemande implantée autour de la ville, notamment dans la ceinture des fortifications de Vauban comme, par exemple, près de la place de Bordeaux, à l’emplacement de l’actuel Lycée Kléber.
Au cours de ces « récréations impromptues », tout le monde se retrouvait dans les caves de l’école, le mouchoir humidifié comme protection éventuelle contre la poussière en cas de bombardement du bâtiment, ce qui heureusement ne s’est jamais produit. Pendant la durée de l’alerte, tout ce petit monde était obligé de chanter pour atténuer le bruit des détonations et évacuer la peur des plus sensibles.
Il va sans dire que nous subissions aussi des alertes aériennes nocturnes. Il nous fallait descendre, encore à moitié endormis, les quatre étages de notre immeuble pour nous réfugier dans la cave que mon père, avec l’aide d’un voisin – M. Kuntz, dont un fils incorporé de force fut tué sur le font russe –, avait étayé avec de gros madriers en chêne [2] . Cette charpente massive était rassurante, car la peur d’un effondrement était permanente. A la fin de l’alerte – que nous, gamins, souhaitions qu’elle eût lieu à minuit passé, car les cours étaient, dans ce cas, reporté à 9 heures –, nous remontions nous coucher après avoir scruté le ciel direction nord/nord-est qui, lors des bombardements de Karlsruhe, se teintait d’une couleur rosâtre.

Lors de l’attaque aérienne du 11 août 1944, je me trouvais, avec mon frère Claude, place de la Cathédrale. Les bombes tombaient drues (chiffrées à 1544 d’après les rapports d’après guerre). La coupole de la cathédrale était détruite – elle eut d’autres impactes –, le Palais des Rohan fut fortement touché et un immeuble, coté Maison Kammerzel, rasé. Ce fut la première fois que je me trouvais au centre d’un tel séisme : les fenêtres et les volets furent projetés dans la rue, soufflés par l’explosion, suivis d’une fumée grise, puis la façade entière bascula. Les étages de la maison s’affalèrent pour ne former qu’un grand amas de gravats dans un nuage de poussière.

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La Pharmacie du Cerf aujourd’hui (Photo N. Mengus)

Un adulte nous poussa sans ménagement à l’intérieur de la pharmacie du Cerf devant laquelle nous nous trouvions et nous fit descendre dans la cave qui est incroyablement profonde dans cette très vieille bâtisse médiévale. Lorsque le vacarme des explosions cessa, il devait être aux environs de 11 heures. Sans attendre la sirène de fin d’alerte, nous remontions de la cave pour prendre le chemin de retour à la maison. Un grand nombre de cratères, laissés par les explosions de bombe, et les maisons effondrées entravaient notre parcours : rue du Parchemin, près de la Poste centrale – qui était, elle aussi, touchée (le central téléphonique au milieu du bâtiment, heureusement que Maman n’était pas de service !) –, rue des Arquebusiers…. Partout régnait une forte odeur de gaz, d’eau mélangée au plâtre et aux gravats, qui prenait à la gorge. Le cratère, au milieu de la rue des Arquebusiers, commençait déjà à se remplir d’eau à la suite d’une rupture des canalisations.
Arrivés rue Ohmacht, nous découvrîmes que la Clinique Béthesda avait été touchée. La salle d’opération était détruite, des sœurs blessées et la sœur-infirmière du Bloc opératoire, qui m’avait déjà soigné pour de petits bobos, tuée. Quelle tristesse !
Enfin la « Lützelsteinerstrasse » ! Maman nous attendait. On comprend son soulagement quand elle nous a vu débouler à l’entrée de la rue. Contrairement à ce que l’on nous montre actuellement à la télévision, les gens restaient calmes et dignes dans la douleur ; pas de cris hystériques, pas de grande gesticulations théâtrales, mais un stoïcisme impressionnant pour moi, surtout avec le recul.
Papa rentrait lui aussi aux environs de midi. Le repas préparé restait froid. La faim habituelle à cette heure avait disparu.
Le nombre des victimes décédées lors de ce bombardement se monte à plusieurs centaines. Mais la vie reprenait. Jean-Pierre, le grand-frère, était dans la Wehrmacht, enrôlé de force comme des dizaines de milliers d’Alsaciens-Mosellans [3] .

« Me voilà donc Pimpfe »

Un petit retour dans le temps s’impose. Ma scolarité se passait plutôt bien et il fut envisagé que j’accèderai, à la rentrée prochaine, dans le secondaire, ce qui n’était pas chose acquise à cette époque. Pour entrer en 6e, il fallait passer un examen – qui fut maintenu après guerre et qui aurait dû être pérennisé par la suite –, mais il fallait en plus adhérer au Jungvolk (JV).

Compte tenu de mon projet scolaire, me voilà donc Pimpfe, nom donné aux jeunes de moins de 14 ans, avant de passer dans la Hitlerjugend (HJ), ce qui était obligatoire pour pouvoir envisager des études secondaires, voire supérieures. Le Pimpfe ne portait pas le Dolch (poignard) comme le HJ, mais se devait d’assister aux rassemblements les mercredis après-midi, de participer aux multiples quêtes dans la rue, avec les fameuses Sammelbüchse, pour le WHW (Winterhilfswerk), pour les soldats du front (Frontkämpfer) , pour le parti, etc. Il en fut de même pour les opérations de collecte de vieux chiffons, papiers, vieilles ferrailles, ainsi que de la cueillette de différentes plantes médicinales telles qu’orties, plantain, etc.
Certains événements ponctuaient cette vie devenue, par la force des choses, somme toute normale pour des enfants. Par exemple, la condamnation à mort par le Volksgerichtshof de mon cousin René, neveu de Papa, jeune ingénieur des mines mêlé à un réseau de résistants [4] ou encore l’arrestation de Papa par la Gestapo et interrogé pendant trois jours et deux nuits sur dénonciation du Blockleiter Heidt : « Vos fils sifflent la Marseillaise dans la cage d’escalier [5] !! » .
Comme les cours devenaient de plus en plus aléatoires, les écoles furent fermées. Pour nous occuper, nous aidions Madame Wassmer, l’épicière du coin de la rue (dont le mari était, lui aussi, incorporé de force, et qui avait un fils de mon âge prénommé Jean-Pierre), dans son magasin : rangement des denrées, distribution de lait (contre tickets de rationnement), approvisionnement au marché, livraisons aux personnes âgées, etc.

Le Volksturm

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Les libérateurs de Strasbourg.
(Coll. L’Ami hebdo)

Puis, vint le 23 novembre 1944. Une journée froide et maussade. Le matin, on entendait le canon tonner au loin. Mon père était absent de la maison depuis quelques jours. Lui aussi avait été, à 44 ans, incorporé dans le Volksturm (la « tempête populaire » !). Le grand Reich voulait lui apprendre le maniement de la Panzerfaust (bazooka allemand) pour arrêter les chars de la 2e DB du général Leclerc ! Quelle aberration ! En compagnie de jeunes vieux ou de « vieux » tout court, rassemblés au Quartier Lizé au Neuhof, son enthousiasme peut se deviner aisément.
Ce matin donc, nous n’avions pas le droit de « descendre » dans la rue ! Mais les rumeurs s’amplifiaient de maison en maison, d’étages en étages : ILS sont à l’entrée de Koenigshoffen, ILS viennent par Cronenbourg, à 3 ou 4 kilomètres à vol d’oiseau.

Les rafales de mitrailleuses lourdes et les coups de canon des chars devenaient de plus en plus forts. Malgré cela, nous nous risquions à descendre dans la rue d’autant que nos copains y étaient. De petits groupes de personnes s’étaient formés et discutaient, grands gestes à l’appui.
En début d’après-midi, je vis un clochard au bout de la rue qui s’avançait d’un pas décidé. « Mais c’est ton père ! » s’exclama une copine. Je n’en croyais pas mes yeux : l’homme portait un vieux feutre enfoncé sur la tête, une veste brune en velours côtelé qui, à l’arrière, n’avait plus que la doublure, un pantalon trop court. Peu importait : il était de retour, ayant réussi dans la débâcle, non seulement à s’échapper, mais aussi à passer entre les colonnes de la 2e DB qui reprenait notre ville quartier par quartier [6] !

Peu de temps après, enhardis, nous poussions nos expéditions vers le centre-ville après avoir croisé le premier half-track (camion blindé tout-terrain chenillé à l’arrière) près du parc des Contades. Arrivés à la hauteur de l’avenue des Vosges, nous dûmes rebrousser chemin. Danger ! ! Des colonnes de chars, comme au défilé, dévalaient cette large avenue qui mène au Pont du Rhin. Au carrefour, sur le trottoir, se trouvait une petite Simca 5 verte dont la vitre arrière et le pare-brise étaient en éclats. Sur le siège du conducteur, affalé sur le volant, un officier allemand, la nuque ensanglantée, était mort. Cet Allemand avait essayé de fuir devant l’avancée des troupes de Leclerc, dans la direction du Rhin, mais fut atteint par des balles de 12,7 des armes alliées et son véhicule percuta le mur en grès rouge d’une maison de la rue du Général Gouraud. Ce fut, à l’âge de 11 ans, le premier cadavre que j’eus devant les yeux. Hélas, il y en eut d’autres.
Deux jours après ces événements, en repassant à l’endroit décrit plus haut, la petite Simca 5 avait été poussée sur la pelouse du Contades et le malheureux était couché à même le sol, au bord du trottoir. Sa tête était recouverte d’un « chiffon » et ses chaussures avaient été volées. Personne n’avait songé à enlever cette dépouille mortelle, nos responsables municipaux avaient certainement d’autres priorités. Et, après tout, ce n’était qu’un « Schleu ». Pauvre humanité ! C’est beau, la guerre ! !

Un pendu

Nos « pérégrinations » nous emmenaient à traîner un peu partout. Nous visitions les appartements qu’avaient occupés les partis nazis (Orstgruppe, NSDAP, NSKK, etc.), les casemates où étaient encore stockés le ravitaillement et autres subsistances des Allemands. Nous n’étions de loin pas les seuls : ces lieux étaient prisés notamment par d’innombrables individus dont certains arboraient un brassard bleu-blanc-rouge, armés de pistolets, de fusils ou de pistolets-mitrailleurs, et qui nous chassaient afin de s’approprier les victuailles abandonnées par l’armée allemande en déroute.
Le troisième jour après la Libération, nos expéditions nous menèrent derrière les casemates de la rue Jacques Kablé (actuel Lycée Kléber). Une information nous était parvenue : il y a un officier allemand mort, pendu dans le bunker. Arrivés sur les lieux, il y avait effectivement un homme en uniforme d’officier pendu, la langue coincée entre les dents, la bouche entrouverte. Ce qui me choqua, c’est que l’annulaire droit avait été sectionné pour lui voler son alliance. Personne, dans ce cas aussi, n’avait pensé à le décrocher. Décidément, c’est beau la guerre !!

Plus tard, à la fin de l’hiver, les cours reprenaient et je pus enfin entrer en 6e, année forcément écourtée, après ce fameux examen où l’épreuve de mathématiques portait sur le prix de revient des pommes de terre. Je ne connaîtrais jamais le nom de l’auteur imbécile de ce sujet, mais ce qui est sûr, c’est qu’il ignorait que l’alimentation était rationnée, que le marché noir fleurissait et qu’il fallait des tickets pour subsister.
Mes parents reprirent leur travail respectif dans la fonction publique [7] . Mon frère Jean-Pierre, libéré enfin, ne tarda pas à se marier et nous quittait à nouveau. Quant à Claude, il reprenait lui aussi ses études.

Une page de la vie d’un gamin était tournée, mais le livre ne sera jamais fermé définitivement ».

[1Au 14, rue Edouard Teutsch, rebaptisée par les Allemands « Lützelsteinerstrasse »

[2Ces madriers en chêne provenaient des maisons détruites par les bombardements et étaient distribués à cet effet. Mon père travaillait alors au service Wiederaufbau (Reconstruction) auprès du « Chef der Zivilverwaltung » (Administration civile), implanté à l’époque dans les bureaux des bâtiments de la rue Brûlée (« Brandgasse ») contigus à l’Hôtel de la Préfecture et résidence du Gauleiter Wagner.

[3Depuis le 17 février 1943

[4René Mengus fut condamné en 1942. Comme il ne fallait surtout pas en parler devant les « enfants », je n’ai pas de détails concernant cet épisode. Ce que je sais, c’est que René entra, après la guerre, au Lycée technique (actuellement Lycée Couffignal, à la Meinau) en tant que professeur de Construction. Il décéda dans les années 1960 des séquelles de son incarcération.

[5Tous les membres d’une famille dont un élément était déporté et interné dans un camp de concentration devenaient suspects. Je suppose que la rétention de mon père au siège de la Gestapo, rue Sellénick, est en partie liée à cet événement et que le comportement des deux enfants ne servit que de prétexte.

[6Au moment de son évasion du Quartier Lizé, mon père portait l’uniforme allemand, ce qui interdisait tout déplacement dans Strasbourg en ce jour historique. Il se réfugia dans un immeuble, route du Neuhof (l’équivalent des « SIBAR » actuelles, logements réservés aux fonctionnaires), qui était occupé en majorité par des familles de la Police municipale. Ce sont des épouses compréhensives qui lui trouvèrent cet accoutrement qui lui permit de traverser la ville.

[7Ma mère réintégra, après avoir bénéficié d’un congé parental pour élever ses deux plus jeunes enfants, les PTT en qualité de surveillante au Central téléphonique. Mon père intégra le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme à Strasbourg, en 1945, en qualité d’attaché. Son expérience au Wiederaufbau allemand lui permit d’être au fait des dossiers immédiatement. Il n’existait pas un village dans le Bas-Rhin dont il ne connaissait l’étendue des dégâts.


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