Après-guerre et indemnisation

Raymond Klock : J’accuse !

Un incorporé de force de la classe 26 manifeste, accuse

jeudi 25 mars 2010 par Nicolas Mengus

J’accuse le Centre de réforme d’avoir sous-estimé, négligé la gravité de ma blessure en 1946. Le Centre de réforme est responsable des médecins qu’il emploie pour examiner les blessés de guerre.

Ma première convocation fut une vraie catastrophe. J’ai déposé mon livret de solde (Soldbuch), ma seule pièce d’identité que je possédais pour rentrer au foyer en 1945. Dans ce document était précisée la nature de ma blessure 31B et l’énumération des différents hôpitaux où j’avais séjourné du 5.1.1945 au 11.5.1945. Ce Soldbuch avait été fourni par la Waffen-SS.
Dès le début de la visite, j’ai constaté que le médecin m’était hostile. Il aurait dû être sérieux, honnête et surtout neutre politiquement.
Une commission d’officiers siégeait en même temps.
Le médecin qui devait s’occuper de moi regarda à peine le livret et s’exprima ainsi : « Fracture des deux os de la jambe droite, cela vaut 9 à 9,5% », excluant de ce fait toute pension d’invalidité ! Un officier se leva et protesta énergiquement : « Donnez au moins 10% à cet homme ! ».

Si le médecin avait examiné ma jambe, il aurait vu, d’une part, la bosse au mollet provoquée par une mauvaise rectification en 1945 de la fracture du péroné et, d’autre part, le genou enflé et donc plus gros que celui de gauche.

Une perte de pension

L’attribution de cette pension de 10% dura trois ans, du 13.10.1946 au 14.10.1949. Puis elle fut purement et simplement supprimée. Le médecin, qui n’avait pas voulu m’accorder la pension en 1946, était encore en fonction au Centre de réforme à ce moment-là, put ainsi accomplir sa vengeance en me supprimant totalement ma pension, mais pas mes douleurs. Un « super patriote », sans doute...

Entre-temps, je fus convoqué à la gendarmerie de Drulingen, devant le chef Goda, bien connu pour son franc-parler. Que de paroles haineuses ! Les mêmes que j’avais déjà dû entendre lors d’interrogatoires à Suza, en Italie, et à Saint-Jean-de-Maurienne avant mon retour dans mes foyers. Les questions idiotes pleuvaient ; il aurait fallu se renseigner sur le sort des incorporés de force dans la Waffen-SS de toutes nationalités, sur la stricte et sévère discipline, le devoir d’obéissance aveugle et, surtout, nos responsabilités envers nos parents en cas de désertion. Ce chef vint même dans l’atelier de mon père et lui reprocha de ne pas fournir assez de lait ! Il inspecta même l’étable, c’était encore le temps du rationnement... et tout cela à cause de mon affectation forcée à la Waffen-SS.

Une période militaire

En 1951, je dus effectuer une période militaire au Génie à Metz, laissant au foyer un père invalide et un oncle âgé. La voisine fut mise à contribution pour traire nos trois vaches.
Ces trois semaines furent une dure épreuve physique pour ma jambe qui n’était pas encore guérie : je commençais à boiter et, lors de la marche de parade, on me mit au milieu des rangs pour cacher ce handicap !

J’aurais dû à ce moment-là me faire examiner sérieusement, mais la situation familiale était préoccupante et mon retour au domicile une nécessité vitale pour ma famille.

A mon retour, j’ai repris les activités familiales, une petite culture en plus de la menuiserie. C’était la coutume des artisans de la campagne. Derrière la charrue, sur les mottes de terre pendant les semences, le travail était fatiguant, de même derrière les machines à l’atelier ou sur les chantiers.

Trente années passèrent avec des douleurs passagères, puis de plus en plus vives et quotidiennes. Et j’étais toujours exclu des blessés de guerre.
Après un arrêt de travail de plusieurs jours, je fis faire des radiographies à mon compte pour faire évaluer les séquelles de mes blessures. Un ami invalide envoya un courrier aux archives militaires de Berlin, la WAST, qui me communiqua des renseignements précis concernant ma fracture.
Cette démarche aurait dû être réalisée dès le départ par le Centre de réforme, théoriquement compétant en la matière.

De nouvelles démarches et une amputation ?

Nous étions en 1976 et je repris ms démarches. Ces Messieurs du Centre de réforme furent sûrement surpris que ce nazi, ce Boche de 1946, se manifeste à nouveau ! Leur réflexion dura quatre années, avant de se décider à m’attribuer une invalidité définitive de 20%.
Heureusement, le médecin de 1946 n’était plus en fonction !

Pour mémoire, j’avais subi en mars 1945 une lourde intervention et, trois mois après, les radiographies montraient une fracture non consolidée. On décida d’une nouvelle intervention : un morceau de plâtre fut scié, on me plaça une brique sous la jambe, quatre hommes me tinrent fermement, une infirmière me prit dans ses bras et le docteur fit craquer le tibia pour le remettre en place, en aggravant le genum varum ! Des bandes plâtrées furent mises en place et l’opération brutal et très douloureuse s’acheva.
Le résultat fut que, 10 jours plus tard, j’avais une superbe infection. Le plâtre fut enlevé, dévoilant une jambe dans un piteux état, amaigrie, avec quatre plaies ouvertes, dégoulinantes de pus et dégageant une odeur fétide. Je possède d’ailleurs un document du Centre de réforme datant de 1946 et qui mentionne « quatre cicatrices face postérieure du mollet inférieur, 10% non imputables ».

Une « bande de Boches »

Les trois médecins qui examinèrent ma jambe optèrent pour l’amputation. Mais un pharmacien l’examina de plus près, la nettoya et confectionna une pommade marron qu’il appliqua trois fois par jour. Ainsi, grâce à sa ténacité, il sauva ma jambe.
Ce pharmacien était présent lors de la rectification de 1945 et me parlait pour apaiser ma peur. Il était originaire de Sarrebruck et je garde un souvenir respectueux de cet homme.

Le Centre de réforme devrait être un soutien pour les blessés de guerre et je le trouve d’une rigueur extrême pour certaines personnes. Lors de la convocation en 1946, la salle d’attente était pleine. Quelques-uns avaient encore des pansements. L’air devenait lourd, irrespirable. On attendait le médecin qui venait à son gré, tard, mais, à midi, toute « cette bande de Boches » était dehors !

Dans mon cas personnel, j’ai été pris pour un nazi. Pourtant, ma justification, mon Soldbuch, aurait dû suffire : je n’étais pas un volontaire, je n’avais pas le tatouage du groupe sanguin et ma famille n’avait aucune tendance nazie, bien au contraire.

Un injuste traitement

Aujourd’hui, ces médecins se basent sur mon genum varum aggravé par la rectification de 1945. Ils calculent en degrés au lieu de pourcentages. Leurs décisions sont ridicules, voire honteuses au regard des 30 années où j’ai été exclu de toute pension, me spoliant - ainsi que ma famille - d’une indemnité juste et méritée.

Depuis 1960, l’Allemagne indemnise tous les volontaires des pays européens ayant combattu dans son camp et qui ont été blessés ! Moi-même, je suis intervenu pour faire obtenir cette pension à une veuve de mon village dont le fils, engagé volontaire, est tombé en Russie. Depuis la Talstrasse de Sarrebruck sont envoyées vers la France et toutes nos anciennes colonies des pensions aux anciens volontaires français blessés.

A l’inverse, les Malgré-Nous de la classe 1926 étaient plus de 4000 hommes affectés d’office dans la Waffen-SS, sans aucune protestation publique de la part du gouvernement de Vichy qui nous avait dépouillé de notre patrie en nous abandonnant à l’Allemagne nationale-socialiste.

Les Malgré-Nous appartiennent à une génération sacrifiée, perdue. Dans quelques années, les derniers survivants auront cessé d’exister et la page sur la tragique histoire des incorporés de force sera tournée à jamais.

Raymond Klock,
ancien incorporé de force dans la division « Reichsführer-SS »

Voir son témoignage sur ce site et dans « Entre deux fronts » II de Nicolas Mengus et André Hugel.


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