BATZENSCHLAGER Fernand, les péripéties d’un incorporé de force

Dans l’Armée Allemande lors de la seconde guerre mondiale

lundi 16 novembre 2009 par Webmestre


Le malgré-nous Fernand Batzenschlager né le 09 juin 1927 à Saverne vient de mémoriser ses péripéties de la période du 18 juin 1940, Jour de l’occupation par l’armée allemande de la ville de Saverne, jusqu’au 18 décembre 1945, jour de sa libération en tant que prisonnier de guerre en Yougoslavie.

En 1941, l’Alsace occupée par les Allemands, j’ai pris la décision d’arrêter mes études et d’accepter un contrat d’apprentissage de 3 ans à la caisse d’épargne de Saverne. Mon premier jour de travail était le 25 août 1941 et cela sous une direction allemande de Rastat à laquelle Saverne était rattachée. Pour pouvoir travailler dans une entreprise sous la direction allemande on était obligé de participer à la H.J. (Dit Hittler-Jugend) ; ça ressemblait plutôt à une préparation militaire.

Pendant les années 1942 et 1943, on était obligé de participer une fois dans l’année, pendant deux semaines, à un camp de discipline et cela avec l’aval de la direction allemande de l’entreprise. En 1943 à 16 ans la classe 1927 était appelée à passer devant un conseil de révision d’où l’on sortait avec une affection K.V. (kriegsvervendungs fähig (Bon pour le service) ou bien H.V. (heimatsvervendungs fähig) (bon pour le service de travaux chez le paysan. J’avais la malchance d’être avec les premiers. Je ne me faisais pas d’illusion le jour X arrivera.

Avec une idée personnelle et sans avoir mis mes parents au courant, je suis allé voir notre médecin de famille et lui ai demandé de bien vouloir m’ausculter car j’avais mal à l’abdomen. Son diagnostic : l’appendicite. Le même jour j’étais hospitalisé à l’hôpital STe Catherine de Saverne. Le chirurgien Docteur Sackenreiter m’a pris en charge et m’a opéré le lendemain. L’opération s’est bien passée. Le 4e jour devant mon lit d’hôpital le chirurgien, avec un clin d’œil me dit : « t’a bien réussi à retarder ton départ pour le R.A.D (Reichsarbeitsdienst) » Hélas, ça ne m’a retardé que de quelques mois.

Le 13 octobre 1944 je reçois l’ordre de me présenter à la « Ortskommandatur » de Strasbourg à 8 heures du matin. Sur le quai de la Gare de Saverne deux camarades de Saverne de la même classe avaient le même ordre de mission. C’étaient mes amis Kraemer Albert et Pfister Paul. Tous les trois étions pris en charge à Strasbourg par la police militaire allemande (Feldpolizei). Avec 23 autres Alsaciens, étions embarqués dans un train accompagné de deux militaires allemands pour rejoindre la ville de Lahr en Bade pour être incorporé dans une compagnie du R.A.D. (Reichsarbeitsdienst) avec 145 jeunes Allemands du même âge.

En arrivant dans la caserne l’ordre nous a été donné de nous défaire de nos vêtements civils. Un paquetage nous a été remis ainsi qu’un fusil 98 k et non la traditionnelle « spaten » (une bêche). Après trois semaines, cette compagnie a été transférée par train dans le pays bavarois, la ville de Fussen. De là, à pied avec paquetage, à travers la montagne sommes arrivés dans un petit village du nom de Tannhein en Autriche. Jusqu’à Noël on avait des exercices de tous genres et des tirs à la carabine.

Venait le temps pour une permission… Les Allemands sont rentrés chez eux pour 10 jours et les Alsaciens au nombre de 26 sont restés en Caserne jusqu’au 3 janvier étant donné que l’Alsace entre-temps a été libérée. Quelle morale… ?

Monsieur le Curé du village nous a invités à passer la messe de minuit avec la population. Dans son sermon il invita les fidèles de nous prendre avec eux après la messe pour nous donner si possible un repas chaud. De ce fait, nous les 26 sentions au moins que c’était NOEL - le dernier avant la grande aventure.

Le 4 janvier 1945 nous étions incorporés dans la Wehrmacht (Gebirgsjager Ersatz Batl. 137). Deux sous officiers nous ont pris en charge. En train nous avons « atterri » dans la région de Trieste, la petite ville de Monfalcone en passant par Landeck en Autriche. A Monfalcone avons été séparés en deux groupes de 13 soldats et affectés dans deux compagnies différentes. On se sentait de plus en plus abandonné à nous même.
De là, mélangés aux Allemands, nous avons commencé à construire des installations de fortune pour faire barrage aux Américains et aux Anglais qui se tenaient bien à l’écart en rade de Trieste. Ils n’étaient pas en danger et hors d’atteinte de nos deux canons de 75 et les 4 mortiers de 75 sans parler de deux mitrailleuses m 42. Tous les jours, exercices sur exercices et des postes à garder jour et nuit en attendant le grand « carnage » qui se laissait attendre.

L’aviation passait au-dessus de nous et nous mitraillait de tous les côtés. Les « treize » ne souhaitaient qu’une chose, qu’ils débarquent et que nous soyons fait prisonniers par eux ; Hélas le contraire s’est produit ; les Alliés ne bougeaient pas et par derrière les troupes russes épaulées par l’Armée de TITO démarrent une grande offensive. Pour nous ça sentait la catastrophe ! En nous retournant vers eux et en nous enterrant on était pris dans ce piège, comme des rats.

A partir de là c’était la débâcle et chacun pour soi.

Dans un petit village dont le nom ne me revient plus, deux de mes camarades, Andrès étudiant de Strasbourg et Dangel de Ernolsheim sur Bruche me disent : « Viens avec nous, nous allons chez le curé du village, on lui donne nos armes et on va se rendre pour qu’il nous livre aux premiers soldats qui entrent dans le village. Vite réalisé je leur dit : « Allez sans moi, je vais avec le gros de la troupe battre en retraite ». Depuis ce jour je n’ai plus jamais rien entendu d’eux.

En battant en retraite, en m’accrochant au sol, les grenades explosaient de tous les côtés. Je fus blessé par un coup de fusil au genou droit et j’ai eu quelques petits éclats de grenade au bras gauche. Je commence à mettre en place un pansement de fortune aux moment même où un soldat de l’armée de TITO, devant moi avec son fusil braqué sur moi, me crie : « Toi-naprèt » ce qui voulait dire, haut les mains. Me voyant dans cet état, il raccroche sont
fusil à l’épaule et de sa musette me jette encore des pansements parce que je saignais abondamment.

J’ai pansé mes plaies comme j’ai pu pour arrêter les hémorragies. Ce soldat me lance alors un morceau de bois en guise de canne pour me permettre de sortir de mon trou. C’était un soldat Serbe et cela a été ma chance. Je me suis rendu avec ce soldat sur une petite place d’un faubourg ou d’autres soldats allemands prisonniers attendaient. Commençait alors un autre
calvaire si l’on peut dire. Les rangs des prisonniers augmentaient de jour en jour et un camp de fortune a été installé.

Les premiers jours, nous étions sans nourriture. Uniquement de l’eau. Je pensais tous les jours à mes deux camarades que j’ai laissés aller chez ce curé pour se rendre à l’ennemi, mais c’était en vain, je ne les ai plus jamais revus. Après un certain temps la vie au camp commença à s’organiser mais les maladies nous rongeaient tous surtout par manque d’hygiène. Le 18 mars j’étais fait prisonnier. Après avoir récupéré de mes blessures et avec un peu de force j’allais me porter volontaire pour le déminage, ce qui me rapportait trois fois à manger le même repas que les soldats qui nous gardaient.

Terminé ce travail, d’autres travaux nous attendaient, mais plus les trois repas par jour. Aussi, des maladies sont apparues dans le camp et plus qu’un tiers des prisonniers a passé « l’arme à gauche » Nous sommes arrivés à nous regrouper. Une quinzaine d’Alsaciens se sont retrouvés mais encore une fois mes deux camarades n’y étaient plus. Parmi ce groupe, il y avait un camarade un peu plus âgé il s’appelait PONS Alphonse, il est devenu Maire de
GEISPOLSHEIM par la suite.

La vie au camp devenait de plus en plus difficile. Diverses maladies commençaient à circuler ; la dysenterie la gale et les poux nous envahissaient. La dysenterie gagnait tout le monde ; personne n’était épargné. Vint le temps ou l’administration du camp russe et yougoslave commençait à séparer les Allemands des autres nationalités, c’était le 15 août
1945.

Dans un nouveau camp, sur les hauteurs autour de la ville de Fiume, les Français « Alsaciens », les Belges, les Luxembourgeois et les Hollandais ont été stationnés La vie était mieux organisée. Des médecins russes passaient dans le camp et s’occupaient de notre santé.

La Croix rouge a été autorisée pour la première foi à entrer dans le camp et visiter les prisonniers.

Chacun de nous a été enregistré par eux. Tous les prisonniers ont reçu un formulaire spécial préenregistré en deux langues, RUSSE ou YOUGOSLAVE et on avait le droit d’écrire une quinzaine de lignes pour donner signe de vie à la maison. (Pièce n° 1).

Recto

Verso

Depuis ce moment on parlait beaucoup de libération entre nous mais un long chemin nous attendait encore. L’administration yougoslave du camp s’occupait de plus en plus de notre santé et de la nourriture se portait à deux repas par jour, mais tout juste ce qu’il fallait. Des groupes de travail ont été organisés. Sous surveillance on sortait pour divers travaux d’entretien à la ville et à la caserne occupée par les troupes d‘occupation.

Fin août à mon tour je tombe malade ; j‘ai été contaminé de la dysenterie aigue. Les poux me rongeaient et çà devenait grave pour moi, à tel point que l‘infirmerie du camp me fit admettre dans un hôpital militaire russe ou yougoslave je ne sais pas trop, pour éviter une contamination dans le camp.

Dans une chambre avec sept militaires russes, j’étais seul comme prisonnier de guerre et sans pouvoir communiquer qu‘avec des gestes. Après quelques jours dans cet hôpital une délégation de femmes passait dans notre chambre et distribuait des petits gâteaux et des fruits de saison pour soulager les douleurs de tous. Elles voulaient me parler, je n’ai pas pu leur répondre. Elles s‘adressent à d‘autres malades en demandant ma nationalité. Un d’entre
eux leur dit que je suis un prisonnier de guerre et que je suis français.

A ce moment une de ces dames se retourne et comme envoyée je ne sais d’où, elle vient à mon lit et me parle un français très correcte et me demande d’où je sors et ce que je fais ici. Avec quelques phrases je m‘explique. Je me croyais dans un autre monde. Le passage de ces
dames devenait de plus en plus fréquent et je demandais à cette dame sa situation ici dans ce pays. Tout étonnée elle me dit qu‘elle était de nationalité française et professeur de français dans la ville Sussak près de Fiumé. Son mari était Capitaine en retraite et décédé avant 1939, qu’elle à un fils dans l’armé française. Il est stationné en occupation à Innsbruck en Autriche.
Les jours après, elle m’apportait des vêtements civils de son fils qui m’allaient à peu près. Elle venait plus souvent me voir et le 8 Septembre 1945 elle m’apporta une petite tarte aux myrtilles et sa photo dédicacée. (Pièce n° 2)

Entre temps elle fit parvenir un courrier à son fils et l’informe qu’elle a recueilli un jeune Alsacien dit « Malgré-nous ».

Dans ce camp, j’ai eu mes 18 ans.

Mi Octobre je sortais de cet hôpital a peu près guéri. J’étais obligé de réintégrer ce camp multi- national. La dame dont j’ai fait la connaissance à l’hôpital avait reçus des autorités la permission de venir me voir une fois par semaine et ce jusqu’au moment ou ce camp à été liquidé en novembre 1945 pour être délocalisé dans la ville de Belgrade.

C’était dur de rompre la relation avec cette personne qui avait pris si bien soin de moi… Dieu merci.

L’occasion de revoir celle-ci est devenue maigre étant donné que la guerre froide qui s’était installée, coupait l’Europe en deux. Ce transfert vers elgrade prédisait notre libération. Ce camp, était composé de baraques. Toutes les nationalités y étaient regroupées. Français (Alsaciens et Lorrains) plus des Belges des Hollandais des Polonais des Tchèques et des Luxembourgeois. Parmi tous ce monde un Tchèque parlant très bien le français se collait un peu à moi et devint un de mes camarades. On ne se quittait plus car il parlait aussi une langue slave ce qui était important pour moi. Il voulait être libéré avec les Français et espérait pourvoir recommencer à travailler chez Renault, ce qu’il avait déjà fait de 1936 à 1940.
Rien ne bougeait en vue de notre libération et nous allions travailler en ville sur toutes sortes de chantiers, sous garde à l’aller et au retour. Un jour pendant la pose de midi mon ami tchèque et moi, discrètement nous sommes allés en ville. A l’aide des renseignements qu’il a pu recueillir en langue tchèque, nous sommes arrivés tout près d’une mission militaire
française, qui était gardée par un poste de sécurité russe. Le drapeau « bleu blanc rouge » y flottait. Quels frissons nous traversaient à cette vue. Hélas, un gardien russe était devant le grand portail. Comme j’étais en civil j’ai dit à mon ami tchèque de se placer discrètement et moi de mon côté, plein de courage je marchais directement vers le poste.

A quelques mètres du poste, le garde russe dirige sa kalachnikov vers moi et crie « story » (arrêtez !) Avec sang froid je lui parle en français. « Moi franzouski, j’ai rendezvous ici ». En croyant que tout était fini… le garde épaule sa kalachnikov m’ouvre la porte et moi, tout essoufflé je rentre dans une grande pièce, un bureau et derrière un militaire français qui me demande ce que je voulais. Presque en bégayant, je raconte qui je suis
et qu’il y à une soixantaine de camarades dans tel camp de prisonniers de guerre. Stupéfait, il me dit que la mission militaire française n’est pas au courant. En me consolant il me demanda que je dois regagner le camp et qu’il allait informer sa hiérarchie.

Je sors de cette mission, je rejoins mon ami tchèque et nous nous rendons sur notre lieu de travail. Le soir, nous avons rejoint le camp, encadré par notre garde. Dans notre baraque mon ami et moi avons raconté aux autres camarades ce que nous avons fait de la journée. Tout le monde était content et croyait que la libération était pour le lendemain matin, Eh bien non ! Tous les matins notre garde venait nous prendre pour un chantier alors que notre moral baissait de plus en plus.

Le 10 décembre 1945 le matin vers 8 heures notre garde rentrait dans notre baraque et criait « franzusky nièt raboti » (Français pas au travail aujourd’hui), Nous pensions à une autre corvée… et bien non !

A 10 heures du matin un autre soldat russe avec un galon au bras rentre dans notre baraque et crie Français, Belges, Hollandais, et luxembourgeois au rassemblement sur la place du camp avec vos affaires. A notre étonnement une limousine s’arrêta, la grande porte du camp s’est ouverte. Un militaire français, un commandant je pense, accompagné d’un interprète est venu discuter avec deux gradés russes. Cette limousine était accompagnée de deux véhicules militaires français. Russes et Français discutaient…

Pendant ce temps on me demandait la liste alphabétique des 63 bonhommes. Sur cette liste figurait naturellement mon ami tchèque .Cet interprète commençait à nous appeler par nos noms et un après l’autre, on avait le droit de sortir sans garde derrière nous pour prendre place dans un des deux camions. J’étais soulagé quand nom ami tchèque, dernier de la
liste, avait pris place avec nous.

Les officiers russes et français se sont salués puis se sont quittés.
A partir de cet instant nous étions pris en charge par la mission militaire française de Belgrade. Cantonné dans un genre d’école vide avec bains et douches, visite médicale militaire passé dans un nuage de DTT, on était là et on attendait. Après avoir été enregistrés le 16 décembre 1945 nous étions embarqués dans un wagon à bestiaux garni de 10 cm de paille, raccroché à un train qui nous a conduit en gare d’Innsbruck. Là nous avons été accueillis par des militaires et la croix rouge française. Dans un foyer militaire, avons été nourris à la « française » et logés. Quel bonheur ! Mais ce voyage n’était pas encore terminé. Pour le reste c’était fini , une grande partie des militaires stationnés en Autriche allaient en permission de Noêl et pour nous, c’était encore une fois l’attente.

J’ai mené une enquête afin de rencontrer le Capitaine Malenfer, fils de madame Suzy Malenfer que j’ai eu le bonheur de connaître. Mes recherches ne sont pas restées vaines. J’ai retrouvé le bureau de cet officier et j’ai pu lui parler. Tout de suite je me suis fait connaître. Je lui ai dit que j’étais cet Alsacien « malgré-nous » que sa maman avait recueilli et lui ai exprimé
toute ma gratitude à l’adresse de sa maman. Je lui ai transmis son bonjour et les embrassades bien fortes qu’elle manifestait à son égard.
Entre temps la guerre froide a pris racine et je ne savais pas encore que je ne la reverrai… plus jamais.

Suite à cette rencontre, le Capitaine Malenfer, nous a aidés : il a fait accrocher notre wagon à bestiaux avec les 63 rescapés, au train des permissionnaires à destination de Strasbourg.

Après l’avoir remercié chaleureusement au nom de mes camarades et de moi-même, nous nous sommes quittés avec des adieux émouvants et sommes arrivés en gare de Strasbourg le 18 décembre 1945 à 6 heures du matin.

Démobilisé le jour même, après perception d’un pécule de 1000.- FRS (anciens) j’ai repris le train pour Saverne où je suis arrivé à 16 heures.

J’étais enfin libéré.

Fernand Batzenschlager Mémoires clôturées le 25 janvier 2007


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